Sur les planches lausannoises en 2015-2016

Les écoliers sont rentrés depuis longtemps déjà, les universitaires, toujours un peu à la traîne, s’apprêtent à reposer leurs semelles sur l’herbe tendre de Dorigny, et les théâtre ouvrent gentiment leurs portes, l’un après l’autre. Après Vidy, voici donc une petite sélection estudianto-centrée (on ne se refait point si vite…) de ce que vous réservent les théâtres lausannois du Grand Huit.

Mais d’abord, le Grand Huit, c’est quoi ?

Inauguré il y a quatre ans, le circuit ainsi poétiquement baptisé rassemble l’Arsenic, le 2.21, le CPO et la Grange de Dorigny. Il permet aux abonnés de l’une de ces institutions de profiter d’un tarif préférentiel de huit francs – d’où le nom poétique – dans les autres lieux liés par l’accord. Les petits malins choisiront donc l’abonnement le moins cher pour faire des économies – à condition de fréquenter de manière égale les différents théâtres (ou d’être stupide, ou très mauvais en maths). Mais il permet également aux directeurs, qui reçoivent invariablement les mêmes dossiers, de se consulter et de se répartir les créations et les spectacles en accueil selon leurs lignes respectives.

Depuis quatre ans, donc, les différents programmateurs se réunissent pour une conférence de presse commune qui a pour particularité de se dérouler dans les lieux les plus chelous que l’on puisse trouver en terres lausannoises : le cinéma désaffecté de l’Eldorado pour la première année, le premier étage de la piscine de Bellerive pour la seconde, la Datcha pour la troisième, et les étranges salons planqués dans les étages de la gare de Lausanne pour l’annonce de la saison 2015-2016. Décor qui a d’ailleurs permis à Marie-Pierre Genecand, journaliste bien connue des lecteurs théatrophiles du Temps, de faire un parallèle fort à propos avec les scénographies de Christoph Marthaler. Remarque d’autant plus pertinente lorsqu’on sait que le lieu en question est promis à la destruction dans un avenir proche en raison de l’agrandissement de la gare. « Nous vivons les dernières heures de cet endroit », a déclaré solennellement Sandrine Kuster, directrice de l’Arsenic, avant d’avouer se réjouir de la vente aux enchères du mobilier…

 Petite sélection arbitraire, non exhaustive, frustrante et dans le désordre (en plus !)

L'Arsenic a placé sa saison sous le signe du luxe... tout en conservant son tarif unique à 13.-
L’Arsenic a placé sa saison sous le signe du luxe… tout en conservant son tarif unique à 13.-

Touch Down // Arsenic // 10-16 décembre

Parce que la cheerleader et Le Sacre du Printemps semblent avoir la cote sur les planches en ce moment : on assistait l’année passée à la vision de Karim Bel Kacem et Maud Blandel sur les premières (Cheer Leader, au Théâtre Saint-Gervais), tandis que des artistes aussi opposés que Romeo Castellucci (Le Sacre du Printemps, présenté notamment au Festival d’Automne de Paris) et les She She Pop (FRUEHLINGSOPFER, que l’on a pu voir à Vidy) s’interrogeaient sur le second. Mais Maud Blandel revient sur le sujet et lie les deux mythes. Il est vrai que le parallèle est parlant : d’un côté, un rite païen sacrifiant une jeune fille qui danse jusqu’à la mort pour garantir une bonne récolte, de l’autre un groupe de jeunes femmes qui dansent lors des temps morts d’un match sportif pour maintenir la foule en délire. Quel prix, quel sacrifice, quelles icônes ?

Tell Me Love Is Real // Arsenic // 24-25 septembre

Parce que la jeunesse possèdera toujours cette étrange propension à être nostalgique des choses qu’elle n’a pas connues, un spectacle qui ressuscite des morts de qualité, tels Buddy Holly, Bruce Lee, Serge Gainsbourg ou Whitney Houston, ne peut que nous plaire. Le concept – et le jeu – sont issus du cerveau malade de Zachary Oberzan, qui a failli réussir son suicide le même jour et dans les mêmes circonstances que la susdite Whitney. La seconde en est morte, le premier en a fait un spectacle. Si ça c’est pas un argument marketing… En plus il paraît qu’il y a même de l’humour. Avec Gainsbourg comme référence, on serait déçus du contraire.

Conférence de choses // Arsenic + ville de Lausanne // 1er – 13 novembre + 15 novembre

Pour le plaisir d’assister à un cours sans y être obligé, et ce d’autant plus que le cours en question exacerbe toutes ces choses que l’on subit dans les auditoires pour mieux les détourner et les mettre en exergue. Après huit séances données dans des lieux divers et gardés secrets pour le moment, l’intégrale – de huit heures, donc – sera donnée à l’Arsenic le 15 novembre dès 10h00. Faut avoir le cœur accroché et les yeux ouverts, mais réfléchir sur le savoir encyclopédique participatif en notre ère troublée par le wikipédisme latent ne peut que faire du bien à nos petites cellules grises. En espérant que notre séant n’en souffre pas trop.

Le 2.21 confirme une programmation orientée vers la musique mais donnant la part belle aux créations théâtrales locales également
Le 2.21 confirme une programmation orientée vers la musique mais donnant la part belle aux créations théâtrales locales également

We Can Be Heroes // CPO // 11 décembre

Parce qu’on a tous envie, un jour ou l’autre, d’aller voir des super héros accompagnés par l’orchestre Eustache – si, si. Mais aussi parce que réfléchir un tant soit peu à ce qu’est l’héroïsme aujourd’hui – renoncer à son confort, aider son prochain ou avoir des super pouvoirs – pourrait bien être utile à soi-même et à la société. En plus y a même un bal et ça, c’est cool, parce que c’est pas tous les jours qu’on peut enfiler son slip par-dessus son pantalon.

Sans Peau // 2.21 // 29 mars – 3 avril

Pour la joie de retrouver Pierre Lepori non plus dans son rôle de critique au regard acéré sur la production théâtrale, mais dans celui de metteur en scène que l’on peut critiquer à notre tour. Et forcément, tout le monde l’attend au tournant. Sans Peau c’est une histoire de prison, de pyromanie et de relation épistolaire envahissante. Attention, il y a plein de spoilers dans le bouquin du même nom et du même auteur, paru en 2007 aux éditions Casagrande, et en français en 2013 aux Editions d’en bas.

Drama // 2.2.1 // 11 – 13 décembre

Parce que ce sont des sales jeunes de la Haute école de musique de Lausanne (HEMU), qui s’amusent à explorer et théâtraliser le répertoire des grands noms de la musique contemporaine : John Cage, Karlheinz Stockhausen, Mauricio Kagel et Vinko Globokar. Il y a des musiciens sans instruments, des instruments sans musiciens, des gestes, des gesticulations et un peu de hasard. C’est moderne, quoi.

Casting, le théâtre comme au cinéma // 25-26 septembre, 23-24 octobre, 18-19 décembre, 25-26 mars, 22-23 avril, 3-4 juin

Parce que c’est plein de stars locales telles que Tiphanie Bovay-Klameth, Baptiste Gilliéron, Alain Börek ou Yvan Richardet. Parce que c’est de l’impro et que c’est toujours épatant de voir ce qu’il peut se passer dans la tête des gens – ou, en tout cas, dans celle des improvisateurs. Parce qu’on adore la comédie musicale improvisée, et donc qu’on ne peut pas ne pas aimer le cinéma improvisé – surtout si c’est du théâtre.

Une Enéide // Grange de Dorigny // 3-5 décembre

Parce que c’est toujours bon de se replonger dans nos racines grecques : Sandra Amodio, fille d’émigrés italiens en Suisse, est retombée par hasard sur L’Enéide, un certain 9 février 2014. On devine la suite : lecture attentive, échos de part et d’autre de 2000 ans d’histoire, réflexion poétique sur les frêles esquifs qui sombrent ou manquent de chavirer, chargés d’une humanité perdue, en exil et en route vers de nouveaux horizons.

La Grange et ses affiches toujours très bestiales...
La Grange et ses affiches toujours très bestiales…

Concerts de sons d’Université // Grange de Dorigny + Unil // 25-26 février, 29 février-4 mars

Pour le plaisir de se promener dans l’épique Banane, bibliothèque de l’Université de Lausanne, les yeux bandés mais les oreilles grandes ouvertes, livré à la merci de son guide. Une création qui ne dit pas encore tout, et que l’on a quelque peine à imaginer.

$.T.O.r.M // Grange de Dorigny // 11-17 avril

Pour redécouvrir Pasolini encore une fois. Après Affabulation, mis en scène par Nordey à Vidy d’année passée, c’est au tour de Vincent Bonillo – metteur en scène de Paradise Now, qui avait mobilisé trois des quatre théâtres du Grand Huit l’an dernier – de s’attaquer à Théorème. Quelques extraits de l’essai poétique de l’auteur italien transparaissaient dans la création de Nordey ; Vincent Bonillo s’empare du tout pour prolonger sa réflexion, entamée avec Paradise Now, sur la société de consommation, le bonheur et le rapport à la normalité.

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