Ça n’arrive qu’à Paléo

Chaque jour pendant le Paléo Festival 2015, L’auditoire a décrypté un phénomène étrange qui semble ne survenir que sur la plaine de l’Asse lors de la dernière semaine de juillet, depuis 1976. Toutes les chroniques sont rassemblées ici.

#1 : le croisement improbable

Allô ? T'es où ? (© Paléo / Claude Dussez)
Allô ? T’es où ? (© Paléo / Claude Dussez)

On connaît tous cette personne. Celle qu’on n’a vraiment, mais alors vraiment pas envie de croiser. Les raisons sont variables : l’ex recasée avec un autre type, celui à qui l’on a dit qu’on était malade/dépressif/fatigué/peinard-à-la-maison, le patron exigeant que l’on retrouvera quelques heures plus tard autour de la machine à café en tentant de dissimuler le zombie qui s’est emparé de notre corps, bref, tout un panel de gens à éviter.

Le Paléo a fixé une limitation de sa fréquentation à environ 60’000 personnes, et comme le festival est complet tous les soirs, il semble pertinent de formuler l’hypothèse que environ 60’000 personnes sont disséminées sur la plaine de l’Asse chaque soir de la dernière semaine de juillet. Or, la règle est invariable : il est absolument inévitable, non seulement de tomber sur la personne susmentionnée, mais de croiser son regard, détourner les yeux, irrésistiblement checker un coup si elle nous a vu/reconnu/évité/méprisé, et finalement se trouver dans l’obligation de lui adresser la parole et d’entamer une mauvaise soirée. Loi étrange, un peu magique, ironique et fourbe qui règne en maîtresse sur le festival depuis ses débuts – ou, en tout cas, depuis que j’y ai foutu les pieds pour la première fois.

Fait intéressant, la règle est double ; car il est, en revanche, absolument impossible de retrouver qui que ce soit volontairement. Et les habitués du Paléo connaissent bien les problèmes de réseau récurrents, puisque tout le monde passe la soirée à s’appeler sans jamais réussir à partager le même espace-temps. Une indication éblouissante de précision, tel « je suis devant la grande scène, un peu à gauche », n’aidera donc point le quidam à retrouver ses proches ; en revanche, il y a de fortes chances pour qu’il assiste au concert de Robbie Williams à quelques pas de son ennemi juré.

C’est ainsi que, chaque jour, des milliers de personnes croisent cinq fois leur ex sans jamais réussir à rejoindre leurs potes. Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

#2 : visiter une expo de l’Elysée avec un mec à torse poil

© Nicolas Haeni
© Nicolas Haeni

Fin d’après-midi, quelques visiteurs disséminés dans une enfilade de salles aux murs blancs, photos grands formats sur les murs, petites loupiotes très pro, visages admiratifs, le pif en l’air, la bouche entrouverte, bref. On se croirait au Musée de l’Elysée. Et pour cause : il s’agit bel et bien d’un petit morceau du Musée qui s’est implanté sur la plaine de l’Asse, entre un chapiteau et une usine à air, pouf, ni vu ni connu.

« Un autre regard sur Paléo », que ça s’appelle, l’endroit – et l’expo. Les individus-nez-en-l’air s’approchent, se penchent, s’extasient sur tel trait de génie, tel autre regard sur la foule ou sur la bouffe, Paléo comme ils ne l’ont jamais imaginé. Ça discute et s’interroge – « mais elle est énorme cette banane, tu crois que c’est un montage ? » « Et le grain sur cette photo, tu penses que c’est fait exprès ? ». Un couple main dans la main dans un coin : « C’est fou, on se croirait vraiment dans un musée ! »

Sur ces belles paroles, un individu peu stable pénètre dans l’enclave culturelle, torse et pieds savamment dénudés, orteils de hobbit, gobelets pendouillant à la ceinture, air hébété – voire ahuri – vague odeur indéfinissable mêlant poussière, alcool, fumée et autres substances plus ou moins licites flottant dans l’atmosphère, sourire. Le couple susmentionné échange un regard.

C’est ainsi que, chaque jour, le citoyen lambda peut décemment annoncer à ses potes « je vais au musée », sans devoir se laver ou mettre des chaussures. Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

#3 : salir un wagon CFF en cinq minutes chrono

Télétubbies army vs. mecs à poil (© Paléo / Pierre Descombes)
Télétubbies army vs. mecs à poil (© Paléo / Pierre Descombes)

Les petits malins l’avaient prédit : Paléo sans la pluie, c’est pas vraiment Paléo. Donc il allait forcément pleuvoir un jour ou l’autre. Ce fut mercredi.

Un bon vieux déluge qui a permis de retrouver les incontournables du festival. Il y a ceux qui ont tout prévu, petit parapluie fixé directement sur leur tête, bottes montantes en caoutchouc certifié étanche à toute substance plus ou moins agressive, pèlerine sans trous, toute la panoplie du bon festivalier boueux. Il y a ceux qui ont un peu moins prévu le coup et se démerdent avec les moyens du bord en fonction de leur créativité, chapeau de la Mobilière, sac poubelle autour des baskets – ou des tongs, pour les moins chanceux – pèlerine M-Budget. Et puis bien sûr il y a toujours les mecs en slip qui se jettent à moitié à poil dans la boue dans des glissades interminables en ayant l’impression de revivre Woodstock. Et puis ceux qui trouvent qu’il ne pleut pas assez et vont faire trempette dans la fontaine en éclaboussant un maximum d’honnêtes gens au passage.

On croise çà et là des chaussures abandonnées, des enfants sur les épaules de leurs aînés, des choses indéfinissables couvertes de plastique issu d’autres choses indéfinissables. C’est aussi le moment de tester la fidélité du public de Sting, toujours au rendez-vous sous le déluge, qui se transforme subitement en armée de Télétubbies regroupés par couleur : il y a la famille Coop, la famille 20 Minutes, la famille M-Budget, la famille Retraites populaires, la famille Tribune de Genève, la famille Mobilière, et bien sûr la famille Paléo. A 2h gare de l’Asse, cette dernière était surreprésentée. Pourquoi ? Allez savoir. Il faudrait établir des statistiques sur l’heure de rentrée des gens en fonction de l’endroit où ils ont chopé leur pèlerine – en espérant que personne ne tente d’évaluer le lectorat de tel ou tel média selon le même calcul, parce qu’il faudrait qu’on investisse dans des pèlerines L’auditoire et on n’a plus de budget.

Bref, bien sûr tout ceci peut arriver dans n’importe quel endroit. En revanche, il est plus rare d’assister à l’invasion d’un wagon des CFF jusqu’ici immaculé par une horde de bipèdes bouseux qui, l’alcool, la situation et l’heure tardive aidant, n’ont plus aucuns scrupules à mettre leurs bottes pleines de boue sur les sièges, à s’étaler de tout leur long sur les banquettes et à transformer un train tout à fait respectable de la régie fédérale en un vaste bordel humide qui pue des pieds, le tout en cinq minutes top chrono.

C’est ainsi que, chaque jour de pluie, le citoyen suisse qui regarde toute l’année de travers l’infâme individu osant poser ses orteils velus sur le siège d’en face se transforme en tornade géante, souillant le même trône avec une jouissance non dissimulée. Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

#4 : le PBD qui distribue des capotes à l’entrée

Type pas flippant. (Photo : Céline Brichet)
Type pas flippant. (Photo : Céline Brichet)

Bon, pour le coup, ce n’est probablement pas le cas depuis 1976, puisque le PBD n’existait pas encore et que c’était pas le trend de distribuer des capotes dans ces années-là (ô douce époque VIH-free). Mais qu’importe, si j’avais une quelconque suite dans les idées je n’en serai pas à mon quatrième épisode lors du cinquième jour de Paléo.

Il y a, donc, un monsieur moustachu un peu fat (prononcer à la française, donc pas forcément gros mais plutôt « vaniteux, qui est content de lui-même et qui le laisse voir ») et à l’air débonnaire qui interrompt le passant dans son périple entre la gare et l’entrée du festival alors qu’il y était presque. Tout ça pour quoi ? Pour que les pédophiles cessent de travailler avec les enfants. Et on distribue des capotes avec. Voilà. En toute logique. Je sais pas vous, mais si les pédophiles cessent de travailler avec les enfants, il me semble, personnellement, que lesdits pédophiles n’auront plus besoin de capotes. Non ? Quel est le sens de tout cela ?

Bref, le passant-dans-son-périple-entre-la-gare-et-l’entrée-du-festival-alors-qu’il-y-était-presque est arrêté, reconnaissons-le, par beaucoup d’autres messieurs et dames moins moustachu(e)s qui leur proposent plein d’autres choses. Comme par exemple les Verts qui font signer une initiative pour des aliments équitables. Voilà, ces chroniques cessent d’être neutre politiquement. Damned. Bon ben tant qu’on y est, allez signer l’initiative, c’est le Bien. Et puis au moins, là, on ne s’extasiera pas de votre intérêt pour la politique alors que vous êtes « un jeune ».

C’est ainsi que, chaque jour, des festivaliers arrivent en retard au concert pour lequel ils ont parfois déboursé une fortune au marché noir, qui du coup n’en voient qu’un quart de poil de cul d’écran entre deux hydrocéphales, tout ça pour finir par ne pas signer une initiative qui n’a aucun sens. Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

#5 : danser sous la pluie avec Stanislas Wawrinka et Bastian Baker

Le Cosmo (pas cette année, et pas sous la pluie, mais bon hein...) © Paléo / ETAP
Le Cosmo (pas cette année, et pas sous la pluie, mais bon hein…) © Paléo / ETAP

Et voilà, après le politiquement incorrect, il fallait faire la putasserie élitiste qui se la pète. Mais bon, c’était pour répondre à Vincent Veillon qui, au moment des adieux de « 120’’ présente Paléo » vendredi soir, s’est fendu d’un perfide « pour ceux qui ont des accès on se retrouve derrière dans quelques minutes ! Et puis les autres, ben… bonne soirée ! »

Et comme nous, ben on a les accès, on l’a retrouvé derrière – non, aucun jeu de mots sale ne se planque dans cette phrase. Mais en fait, il n’y avait pas que lui. Tout le peuple des médias, maisons de disques et autres « professionnels du spectacle » (titre un peu vague en soi, mais tout le monde s’en fout) avait en effet reçu, grâce au très performant système de SMS du service de presse, l’information qu’une soirée « UK vs US » se tramait au Cosmo dès 1h du matin environ. Or, bien avant 1h, c’était le déluge. Qu’importe, c’est pas parce qu’on est pro qu’on est propre.

Une foule d’individus plus ou moins célèbres aux yeux du bas peuple (vous savez, ceux qui n’ont pas les accès « derrière ») se dandinaient donc avec une classe toute relative sous des trombes d’eau. Il faut dire qu’avec Christophe Schenk aux platines il y avait de quoi se trémousser sec sous les flots – difficile de déterminer qui l’a emporté au final entre les Etats-Unis et le Royaume-Uni ; c’était du tout bon (non, ceci n’est pas du léchage de bottes). Et parmi la foule, pour prouver que mon titre ne ment pas juste pour faire du clic (de toute façon ça sert à rien on n’est pas payés au clic… on n’est même pas payé du tout, en fait. C’est pour ça qu’on est super sympa), on a croisé Bastian Baker (oui parce que c’était vraiment lui, dans le spectacle des 120’’ sous les traits de « Basile Bücher », pour ceux qui hésiteraient encore. Ce serait d’ailleurs intéressant de connaître la proportion de gens qui l’ont reconnu, et surtout les raisons d’une telle identification – suffisamment fan pour reconnaître le son de sa voix ou les volumes distinctifs de sa morphologie, par exemple… Cette parenthèse est beaucoup trop longue. A ce rythme-là, autant ne pas faire de parenthèse et commencer un nouveau paragraphe, sans compter que celui-ci devient vraiment long et qu’on sait que les gens « ne lisent pas les gros pâtés et blablabla ». Je ne sais même pas si c’est typologiquement admis de placer des tirets à l’intérieur-même de parenthèses. Pardon, mais cet article est déjà une putasserie-élitiste-qui-se-la-pète, donc autant ajouter un peu de métadiscours qui accentuera l’effet égocentrique. M’voyez la manip’ ?).

© Paléo / Pierre Descombes
© Paléo / Pierre Descombes

Comme le raconte assez bien (s’pas ?) la parenthèse ci-dessus, la présence de Bastian Baker au Cosmo en ce vendredi nuit était plutôt logique, puisqu’il se trouvait sur la grande scène quelques heures plus tôt et que toute l’équipe du spectacle était également présente (sauf les danseuses de Bollywood… dommage d’ailleurs, je me demande si elles sont plutôt gin-to’ ou champagne). En revanche, il était plus inattendu de voir passer Stanislas Wawrinka. Mais puisqu’on a déjà croisé Timea Bacsinszky (avec un nom pareil, elle pourrait jouer avec les Violons Barbares) lundi soir, il paraît vraisemblable qu’en fait Paléo n’est, au fond, qu’un vaste rendez-vous pour tennismen – et women – post Roland-Garros et Wimbledon. #Invasion

C’est ainsi que, tous les soirs de week-end, le Cosmo devient le lieu où se côtoient les étudiants bouseux de L’auditoire et les stars locales (BB, les deux Vincent), voire internationales (Stanimal), en plus de quelques-uns de leurs futurs employeurs (aisément reconnaissable à leur verre de champagne… ça promet) en frétillant sur Rage Against The Machine dans un vaste concours de T-Shirt mouillé (mention spéciale à Sébastien Faure, unique « vrai de vrai » qui est resté avec nous sous la pluie même entre les accalmies). Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

#6 : l’enfant ivre à 2h du mat’

Comme nous ne pouvions décemment pas publier la photo d'un enfant ivre, cette image n'a absolument aucun rapport avec cet article.
Comme nous ne pouvions décemment pas publier la photo d’un enfant ivre, cette image n’a absolument aucun rapport avec cet article.

Déterminer le degré d’ébriété d’un enfant est une tâche relativement ardue. Déjà parce que l’enfant est censé être un individu intrinsèquement sobre, ce qui présuppose la présence d’un parent irresponsable à proximité de l’enfant ivre, ou l’absence totale de parent et/ou de tuteur légal, ou la fugue dudit enfant, enfin disons que ça complique les choses.

Ensuite, parce que le comportement d’un enfant sobre se rapproche déjà étrangement – comme l’a si justement souligné Gad Elmaleh – de celui du mec bourré : phrases sans queue ni tête, balbutiement, air stupide, yeux ébahis, faculté de s’émerveiller de tout ce qui l’entoure et de le raconter à tout un chacun en imaginant que ça l’intéresse, hurlements, déjection de fluides corporels en tout genre, etc.

Cependant, malgré ces facteurs perturbateurs, nous sommes en mesure d’affirmer que nous avons croisé plusieurs enfants ivres cette semaine à Paléo. Déjà deux spécimens se promenant non loin des sculptures d’Etienne Krähenbühl en faisant des danses et des mouvements aussi étranges que subreptices qui ont fini par leur faire perdre l’équilibre. Et puis un autre sur le coup de deux heures du matin, ronflant affalé sur une table du service de presse. Dans les deux cas, pas de parent irresponsable à l’horizon, et un répertoire comportemental très souvent observé cette semaine également chez le mec bourré. Mais il faut reconnaître un avantage à l’enfant : il ne sait pas conduire et ne peut donc pas nuire – c’est-à-dire pas de manière vitale – à la vie d’autrui. C’est déjà ça.

C’est ainsi que, chaque jour, il est possible d’observer des souillasses clairement underaged se promener en toute impunité sur la plaine de l’Asse. Et ça, fort heureusement, ça n’arrive qu’à Paléo.

#7 : manger une hot fondue en écoutant du classique

paleo2Le dimanche, à Paléo, c’est le jour du concert classique. Cette année, et ça faisait longtemps, ce dernier a retrouvé sa place sur la grande scène. Non loin de là sévit le Quartier des Alpes et ses incontournables mets au fromage, dont la traditionnelle hot fondue – c’est comme un hot dog, mais avec une fondue à la place du dog.

Il se trouve que la musique classique produit en général un effet étrange, hérité de longues années d’histoire du cinéma : celle de devenir instantanément la BO de ce qui nous entoure et de nous plonger spontanément dans un espace diégétique ; la vie devient alors très bidimensionnelle et on l’imagine immédiatement plaquée sur l’écran du Pathé Flon. Or, toute personne ayant déjà fait l’expérience de la hot fondue aura constaté un paramètre récurrent dans sa dégustation : c’est galère. Genre vraiment galère.

Une telle épreuve accompagnée par Prokofiev et Rachmaninov prend dès lors un caractère extrêmement dramatique. Telle attaque de piano provoque immédiatement un trou supplémentaire dans un pain déjà peu étanche ; telle envolée de violons induit une coulée legato de la substance grumeleuse, qui retrouve peu à peu son chemin vers la liberté à chaque nouvelle morsure ; telle frappe de timbale accompagne à la perfection la grosse goutte onctueuse qui vient s’écraser sur mon jean ; je vous laisse imaginer, dans ces conditions, ce qu’il peut arriver lorsque résonne la marche d’ouverture de Romeo et Juliette. La fatigue aidant, on en vient vite à se persuader que le fromage obéit en secret à la baguette de Thierry Fischer au lieu de se soumettre à notre volonté qui se débat tant bien que mal – plus mal que bien – pour que la nourriture rebelle termine son périple dans notre estomac.

C’est ainsi que, chaque dimanche à Paléo, le sage public assis devant le concert classique peut observer à loisir, en ricanant cruellement, l’individu qui lutte avec sa put*** de hot fondue, accompagné d’une envolée lyrique de violons sournois qui viennent appuyer sa galère. Et ça, ça n’arrive qu’à Paléo.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*