CMI vs AJAR : le choc des talents

La CMI et l’AJAR partagent la caractéristique d’avoir un nom tout à fait obscur pour les quelques gueux qui ignoreraient encore la signification de leur acronyme respectif. Aidons donc ces pauvres ignares et redonnons leur signifié aux signifiants : CMI pour Comédie musicale improvisée, AJAR pour Association de jeunes auteur-e-s romandes et romands.

L’AJAR a cela de plus qu’elle fait également référence à Emile Ajar, pseudonyme utilisé par Romain Gary qui aimait à publier des choses sous des noms divers et variés – ce qui lui a permis de remporter deux fois le prix Goncourt, alors que c’est interdit, mais qui l’a quand même refusé une fois, du coup – ou, si l’on en croit le cadavre exquis qui orne les T-Shirts des jeunes auteurs en question, « petit homme maladif et pervers qui se suicida dans la brousse pour la gloire ».

La CMI, pour sa part, peut aussi renvoyer au Center of MicroNanoTechnonoly de l’EPFL, au Centre monétique interbancaire ou encore au nombre 901 en chiffres romains, mais le caractère intentionnel de ces affiliations n’est, à ce jour, pas avéré.

L'AJAR au boulot (Photo : Dylan Roth)
L’AJAR au boulot (Photo : Dylan Roth)

L’avantage de ces deux noms, en revanche, c’est qu’une fois traduits en toutes lettres, ils rendent aisée la compréhension des buts et objectifs des deux collectifs : la comédie musicale improvisée réalise des comédies musicales improvisées, et l’association de jeunes auteur-e-s romandes et romands associe de jeunes auteur-e-s romandes et romands – qui écrivent, donc. Mais que fout donc l’une avec l’autre et réciproquement lors d’une seule et même soirée au Lido Comedy Club de Lausanne ?

C’est là qu’un troisième acteur entre en jeu : les soirées Open Mic. Pour les non anglophones, et pour faire rapide, il s’agit littéralement de soirée à « micro ouvert », c’est-à-dire, en gros, d’un karaoké où l’on sait les paroles par cœur, et où l’on est accompagné d’un (ou d’une) vrai (ou vraie) pianiste (ou pianiste). Lesdites soirées aiment à inviter divers artistes en première partie. Et comme les membres de l’AJAR ne font pas qu’écrire, mais se plaisent également à lire leurs œuvres, et ce en évitant le syndrome de la « lecture-verre-d’eau », ils ont déjà l’habitude de la scène. Et comme ils connaissent tous plus ou moins un membre ou un autre de la CMI et/ou un membre ou un autre des soirées Open Mic, et inversement, parce que le monde est petit, paf ! ça fait une soirée CMI-AJAR-Open Mic.

Et ça déchire. Le dispositif n’est pas simple, et improviser sur un dispositif complexe n’est étymologiquement pas facile, mais force est de constater que ce fut une sacrée réussite. Quatre jeunes auteurs – un homme, trois femmes – pour trois d’ordinateurs : le premier (d’ordinateur, pas d’auteur), projette en direct son contenu sur un écran en fond de scène ; le second est relié à une imprimante présente sur le plateau, et les textes qui en sortent de temps à autre constituent des paroles que les musiciens de la CMI doivent intégrer dans le spectacle ; le troisième reçoit, tout au long de la soirée, le résumé de l’histoire qui est en train de s’improviser sous nos yeux – il en sortira un texte d’une page A4, distribué à la sortie de la salle.

Face à eux, quatre jeunes improvisateurs – une femme, trois hommes, on notera la parité méticuleuse – qui s’inspirent des textes imprimés et projetés tout en construisant leur histoire comme ils ont l’habitude de le faire : à partir d’un matériau originel issu du public. En l’occurrence, « un compliment sur une jolie voix », et « le patient simulé » (ouais, fallait pas demander à Maud). S’en est suivie une histoire improbable de Star Academy version moches, avec finale grandiose aux States et gros retournement de situation, puisque la moche favorite était en fait une comédienne décidée à détruire le monde de la télé-réalité. Tout s’achève dans un chaos total sur la magnifique Marche des moches, reprise en refrain par le public – preuve, s’il en fallait, qu’il est fort simple de composer un tube avec trois accords et quatre phrases qui riment.

La marche des moches heureux (Photo : Dylan Roth)
La marche des moches heureux (Photo : Dylan Roth)

Alors certes, dit comme ça, c’est difficile à imaginer, mais c’était vraiment réussi (sérieux). Sans compter que, si les talents de musiciens, de comédiens et d’improvisateurs des membres de la CMI, et ceux d’auteurs des membres de l’AJAR, ont déjà largement fait leurs preuves par le passé, il n’était absolument pas certain que la rencontre entre les deux fonctionne – ni que les derniers maîtrisent l’art de l’improvisation. Il n’était pas non plus aisé d’imaginer un dispositif qui puisse mêler écriture, musique et théâtre improvisés. Mais la bande s’en est sacrément bien sortie, parvenant à mêler l’humour – sans toutefois en faire des tonnes, ni que ce soit complètement gratuit, comme c’est trop souvent le cas lors des matchs d’impro – , l’amour, la poésie, l’absurde, et même un message (presque) profond – la télé-réalité c’est de la merde – , tout en construisant une histoire qui tient la route, avec des personnages présents et en évolution du début à la fin (même si certains n’ont pas de noms, tant pis pour eux), et, finalement, relativement cohérente dans son incongruité.

On aurait presque envie de les encourager à remettre ça, s’il n’y avait pas cette crainte irrationnelle qu’un jour une fusion s’opère et que l’on assiste à la naissance d’un acronyme encore plus pénible à éclaircir.

En attendant ce sombre futur, voici un peu de pub, parce que ça fait toujours du bien :

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