Feignasses d’étudiants en sciences humaines

Les étudiants en sciences humaines ne servent à rien, tout le monde sait ça. Le Japon l’a bien compris, puisque récemment, son ministre de l’Education, Hakubun Shimomura, a demandé aux 86 universités du pays d’ « accélérer la suppression des départements de sciences sociales et d’humanités », et de « se concentrer sur des domaines d’enseignements utiles à l’économie » (Le Figaro.fr, 18.09.15).

Un point de vue parfois partagé par certains de nos politiciens made in Switzerland, à l’instar d’Adrian Amstutz, conseiller national (UDC/BE), qui déclarait gaiement il y a quelques mois : « Nous avons bien trop de sociologues, de psychologues, d’historiens et d’étudiants en sciences sociales. » Avant d’ajouter que « les jeunes feraient mieux de suivre un apprentissage ou une filière où ils pourront trouver un travail. Qu’il y ait un vrai retour sur investissement » (Le Matin, 13.03.15). Sa proposition : limiter de moitié l’admission de tels boulets dans les universités.

"Les qualités que vous développez au cours de vos études de lettres", selon l'UNIGE. Autant de trucs complètement inutiles...
« Les qualités que vous développez au cours de vos études de lettres », selon l’UNIGE. Autant de trucs complètement inutiles…

Bon, déjà, rappelons-le, puisque cela semble utile : le cliché des étudiants-en-sciences-humaines-ne-servant-à-rien-et-ne-travaillant-jamais-après-leurs-études-et-donc-pompant-l’argent-du-contribuable-de-manière-tout-à-fait-odieuse est absolument infondé. En tout cas statistiquement. Même si l’UDC est bien placée pour savoir que l’on peut faire dire à peu près n’importe quoi aux statistiques, foutons-nous-en, et citons tout de même cette page du site de l’Office fédéral de la statistique, qui nous apprend plusieurs choses utiles. Par exemple le fait que, cinq ans après l’obtention de leur Master, 95,8% des étudiants en sciences humaines et sociales sont actifs, dont plus de la moitié avec un taux d’occupation entre 90 et 100%. Le tout en adéquation avec leur degré et leur domaine d’études, du moins pour 78% d’entre eux.

Mais au-delà de ça, est-il vraiment stratégique pour un politicien d’insulter ceux qu’il devra draguer plus tard ? Puisqu’effectivement, parmi tous ces futurs suceurs supposés d’aide sociale, se cache une part non négligeable de futurs journalistes. Si l’on en croit le site du Centre de formation au journalisme et aux médias (CFJM), plus de six apprentis journalistes sur dix ont été préalablement universitaires. Et on se doute que les étudiants en médecine, en biologie ou en microtechnique sont peu nombreux à se fantasmer en Jules Vallès – bien que quelques vocations subites puissent opérer de temps à autres avec plus ou moins de succès. Du côté de l’université, celle de Lausanne évalue à 22% la proportion d’étudiants en lettres qui s’orientent ensuite dans le domaine de l’information et de la culture (contre 34% pour l’enseignement). Pour ce qui est des sciences sociales et politiques, pas de statistiques, mais l’ « information écrite et audiovisuelle » arrive en premier dans la liste des débouchés pour les étudiants en sciences politiques.

Avant donc de condamner tous ces parasites superfétatoires, aux préoccupations superflues et à l’éducation stérile, peut-être aurait-il fallu vérifier que leur cursus ne menait véritablement à rien, et surtout que ces êtres oisifs ne risquaient pas de se révéler utiles un jour ou l’autre. Parce que le retour sur investissement, ça ne vaut pas que pour le fric…

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