Jan Karski, ou le devoir d’écoute

En 1942, Jan Karski, jeune messager de la Résistance polonaise, traverse l’Europe pour raconter de vive voix ce qu’il a vu et révéler aux gouvernements alliés la réalité de la situation en Pologne. En 1985, Claude Lanzmann réalise Shoah, un documentaire sur l’extermination des juifs par les nazis, et parvient à cette occasion à sortir Karski du silence dans lequel il s’est plongé après la Libération. En 2009, Yannick Haenel, troublé par cette histoire, publie un roman construit en trois temps qui croise la parole filmée de Karski dans Shoah, l’autobiographie de Karski, publiée en 1944, et une partie fictive où l’auteur français se met dans la peau du résistant. En 2011, Arthur Nauzyciel s’empare du tout pour créer Jan Karski (mon nom est une fiction) au Festival d’Avignon. Un spectacle repris à Vidy du 13 au 22 novembre.

Les chiffres, on les connaît. L’histoire, on la connaît. On connaît même les images ; on sait, on a déjà vu, nous qui sommes les enfants des enfants des victimes, des bourreaux, des résistants ou, plus probablement, des passifs. Nous qui avons été éduqués à coup de cours d’histoire envahis de Seconde guerre, pollués des images de Nuit et brouillard, de cours de français inondés de littérature concentrationnaire, nous que l’on a soûlé de « devoir de mémoire », pour « éviter que l’histoire ne se répète ». Alors qu’elle se répète déjà, et partout. La parole de Jan Karski n’a pas été entendue ni pendant la guerre, ni après, ni même à titre posthume. Et elle ne l’est toujours pas. Parce qu’en réalité il s’agit moins d’un devoir de mémoire que d’un devoir d’écoute. Ecouter vraiment, c’est aussi observer, se décentrer de soi-même, être capable d’empathie. C’est ici que naît la relation ; or, dès qu’il y a relation, la violence la plus extrême, celle de l’indifférence, ne peut plus s’installer si confortablement.

C’est bien cette violence que Jan Karski a rencontrée devant la soupière de Roosevelt. « Je me suis évadé d’un hôpital, raconte-t-il, je me suis évadé d’un train en marche. Mais comment s’évade-t-on d’un canapé ? » Que l’on soit à des milliers de kilomètres ou en face d’une scène épouvantable, la distance est la même, nous raconte Karski. C’est celle que l’on instaure dans nos esprits : elle est suffisante pour que les choses ne nous touchent pas. Les résistants polonais voulaient éveiller « la conscience du monde ». Et s’ils n’y sont pas parvenus, « c’est parce que la conscience du monde n’existe pas ». On préfère ignorer que les nazis sont effectivement en train d’éradiquer un peuple entier, plutôt que de devoir trouver des solutions pour les accueillir en masse.

« Heureusement pour les Anglais et les Américains, Hitler n’a pas d’expulsé tous les juifs d’Europe, il les a assassinés. »

Qui aura encore l’audace de se dire, devant un tel spectacle : « c’était il y a longtemps » ? Au sortir de la pièce, nous voici face à l’évidence : nous pouvons plaindre les victimes et condamner les bourreaux, nous n’en restons pas moins les complices, les « infâmes », ceux qui se tiennent debout, à côté, qui savent, et ne font rien. Parce que ce n’est pas dans notre intérêt.

Bien des années plus tard, notre mode de vie et de pensée n’est devenu que plus individualiste. La conscience du monde n’a pas surgi par génération spontanée ; il n’y a toujours pas d’écoute, toujours pas de relation, et toujours cette même violence, encore plus éloignée, pour que ses échos ne nous gênent pas trop.

© Frédéric Nauzyciel
© Frédéric Nauzyciel

Mais le spectacle d’Arthur Nauzyciel force à l’écoute. Il poursuit la lourde tâche de Jan Karski et parvient à transmettre ; sans complaisance, sans auto-flagellation nauséabonde, tout en subtilités, à travers des images fortes, à la fois belles et débordant de symboles évocateurs aux significations infinies – comme la statue de la liberté, la carte du ghetto de Varsovie, un numéro de claquettes –, à travers des corps déformés, tendus, sculptés, torturés sans exagération et sans voyeurisme, à travers un texte, finalement, livré de manière à laisser entendre et résonner chaque parole et éveillant en nous l’absolue nécessité de ne pas en laisser échapper une miette. « La meilleure manière de faire taire quelqu’un, c’est de le laisser parler », a fini par comprendre Karski face au monde à qui il répétait inlassablement son message. En 2014, il parle à nouveau à « ses fantômes », dans le vide d’un couloir de l’opéra de Varsovie, à travers le corps de Laurent Poitrenaux. Mais dans la salle, des dizaines de personnes sont clouées sur leur siège, et écoutent, enfin.

Et ils retiennent : si les quelques citations de cet article ne sont probablement pas tout à fait exactes, c’est que je ne suis pas allée les rechercher dans le livre de Yannick Haenel et que je ne les ai pas non plus notées sur le vif. Ce sont des phrases qui marquent les mémoires. C’est en cela que ce spectacle est indispensable. Car c’est peut-être dans l’acte poétique que réside notre seul espoir de ne plus être infâmes.

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