« Je n’ai toujours pas de titre pour cette pièce »

Issu d’une collaboration fructueuse entre Stanislas Nordey et Falk Richter, My Secret Garden est balancé comme un coup de poing à la face du spectateur. La scénographie interroge avant même que le spectacle ne commence : un mur de plus de cent caisses métalliques entassées en guise de fond de scène, et une petite plateforme sur le devant du plateau ; c’est tout. Mais la puissance graphique qui s’en dégage constitue déjà les prémisses de l’expérience qui suivra.

Puis, dès que le noir est fait dans la salle, un personnage surgit et happe l’attention en lançant – sans même attendre le silence – sa première phrase : « Je n’ai toujours pas de titre pour cette pièce ». En quelques mots, tout est dit, annoncé : la mise en abyme, le côté intime de la première personne, la question du titre qui constituera le fil rouge de la pièce, l’incertitude et l’interrogation constante qui traversent l’écrit. Stanislas Nordey explose son texte, seul face à l’audience pendant près de 45 minutes. Et ça tient. En face, le spectateur saisi se ratatine sur son siège devant la puissante présence du comédien – et accessoirement co-metteur en scène de la pièce. Il fallait oser, pourtant : aucun autre effet, si ce n’est quelques subtils jeux de lumière et de son, ne vient soutenir ni troubler le discours du comédien. Il est cependant impossible pour le public d’égarer son attention ; les virtuosités conjuguées du corps de Nordey et de la langue de Richter ne cessent de capter et de recapter l’intérêt du spectateur qui se serait laissé aller à d’autres pensées.

Après 45 minutes de monologue, Nordey est rejoint sur scène par Anne Tismer, puis par Laurent Sauvage ; l’une complètement dingue, l’autre épatant de nonchalance. La suite du texte sera assumée en alternance, voire en synchronisation, par les différents comédiens. Un texte qui n’est pas sans évoquer l’écriture automatique, obéissant au rythme de la pensée humaine et adoptant ses improbabilités. Comme fil rouge, toujours le titre à donner à cette pièce, prétexte à une série d’exercice de style : « Tout est si atrocement triste et solitaire et merdique », « Histoire allemande », « Mon père », le tout donne au final – et ce malgré une dimension comique et une autodérision certaine qui ne manqueront pas de soulever des rires dans la salle – une critique acerbe et désabusée du monde, réel mais aussi artistique, dans lequel nous vivons. Critique qui continuera à travailler dans nos têtes bien après avoir quitté la salle obscure et donnera envie d’acquérir le texte.

Une phrase en particulier résonne, récurrente et souvent hurlée : Je ne veux pas me souvenir. Il ne fait pourtant que cela, ce Richter à travers ses comédiens ; se souvenir. Et les 104 caisses de mémoire accumulées en fond de scène seront finalement ouvertes pour constituer le dernier tableau : une superposition d’objets issus du passé, mixer, barbecue, vin rouge, avec, en guise d’accompagnement, une triste parodie du Mépris : tu les aimes… ?

En sortant de la salle, probablement un peu sonné, le public se retrouve au milieu de l’exposition célébrant les 50 ans de l’Expo 64. Difficile de ne pas y trouver un certain écho des paroles entendues dans le noir. Les plus courageux iront peut-être assister à quelques extraits de La course au bonheur, et retrouveront quelque chose de Richter et de Nordey dans les yeux écarquillés du fils d’Henry Brandt.


Image de Une : Anne Tismer et Laurent Sauvage (© Christophe Raynaud de Lage)

 

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