La chronique du lundi #10 : Chalom Alekhem

Est-ce une victoire ou une défaite ? D’un côté comme de l’autre, la réponse n’est pas nette. Mais une chose est certaine : l’histoire de Chalom cristallise beaucoup d’enjeux, juridiques, éthiques et sociétaux, en plus de mettre en lumière une certaine forme de folie contemporaine – celle qui régit notre rapport (ou plutôt nos rapports) aux animaux.

Rappelons les faits : Chalom, un chien de race Hovawart – proche du plus connu Golden Retriever – a été euthanasié suite à de longs rebondissements juridiques survenus en raison de trois morsures (voir les précisions sur la procédure juridique plus bas).

Une histoire qui a fait couler beaucoup d’encre ; mais une encre amère, marquée par les larmes forcées et l’émotion excessive, où les « amis des animaux » s’en donnent à cœur joie face à une certaine Conseillère d’Etat, elle-même fortement soutenue par une presse qui en oublierait presque son objectivité… 

Un flot de mots et d’agressions où, d’un côté comme de l’autre, on joue de sentimentalité jusqu’à la nausée, usant d’un champ sémantique saturé de pathétisme. Bien peu de rationnel dans tout cela, et pourtant il y en a, des choses à dire.

(Ok, je suis un peu injuste, certains ont quand même fait preuve d’une neutralité irréprochable.)

Douce démence

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Joli florilège des réactions face aux images des abattoirs, par Insolente Veggie.

Car cette histoire a pour mérite de cristalliser la démence contemporaine de notre rapport humain aux bêtes.

Il suffit, pour s’en rendre compte, d’entendre la violence des menaces, parfois même physiques, reçues par Jacqueline de Quattro suite à son ordre d’euthanasier Chalom.

En-dehors de cette histoire en particulier, les articles de presse impliquant des animaux sont souvent sujets à bien plus de commentaires rageux que ceux qui dénoncent la misère humaine. Pourtant, une fois l’ordinateur refermé, combien de ces avocats autoproclamés iront s’enfiler une belle côte de bœuf ? Qui, parmi ces « amis des bêtes », ne profitera pas du barbecue du weekend suivant ou de l’agneau pascal ?

Paradoxalement, plus les animaux de compagnie sont défendus avec véhémence – avec une bonne d’ose d’anthropomorphisme au passage – plus les animaux de rente, ceux qu’on préfère dans notre assiette plutôt que dans notre salon, sont oubliés. Gary Francione, philosophe américain, a utilisé le terme de « schizophrénie morale » pour qualifier ce comportement étrange qui nous permet d’ériger une frontière absolue et arbitraire entre diverses espèces animales, toutes domestiquées – on ne parle pas ici d’animaux sauvages, c’est encore une autre problématique –, mais pas pour les mêmes buts.

Il est important, donc, de tracer la limite entre les « amis des animaux » – que ce terme est laid et galvaudé ! Parle-t-on des « amis des femmes » pour défendre leur cause ? – et les défenseurs de leurs droits qui, bien qu’usant de méthodes parfois un peu lourdingues, ont au moins le mérite de viser une certaine cohérence entre leur comportement et leurs propos.

Or, force est de constater que l’on met bien souvent dans le même panier l’agresseure de Jacqueline de Quattro appelant à « tuer plutôt les violeurs et les pédophiles ; pourquoi ont-ils une télé dans leur cellule ; […] honte d’être Vaudoise ; je ne voterai plus pour vous » et les membres de l’association Pour l’égalité animale (PEA), rappelant sur Facebook que « les insultes et la haine sont à éviter à tout prix. Ne ciblons pas des personnes pour leur nuire : au contraire, attaquons-nous à l’idéologie spéciste qui sous-tend la société dans son ensemble, et œuvrons ensemble à un monde de paix et de justice pour toutes et tous. »

Alors certes, ça sonne un peu comme la foire du slip au pays des bisounours. Mais ce n’est pas à eux que l’on pourra faire des reproches de violence ou d’extrémisme. A moins que rêver d’un monde meilleur ne soit vraiment trop extrême ?

Un précédent juridique manqué

En-dehors de ces considérations éthiques, la question juridique prend ici toute son importance. Car l’histoire d’un chien euthanasié suite à des morsures paraît banale. Mais son retentissement médiatique doit beaucoup à une procédure juridique inédite initiée par Mes Alix de Courten et Julia Laurenczy, avocates du maître de Chalom : une demande de grâce. Jamais, en effet, ce levier n’avait été actionné pour tenter de sauver un « non-humain ».

Malheureusement, on ne saura probablement jamais quelle aurait été la réponse du Tribunal cantonal vaudois face à une telle procédure. Car Chalom a été euthanasié avant que l’on obtienne sa décision (du tribunal, pas du chien). Le dossier sera donc sans doute classé, sa principale raison d’être n’existant plus, excluant ainsi la formation de toute jurisprudence.

L’histoire juridique, traînant depuis 2012, est longue, complexe et technique. Bornons-nous donc à évoquer la cause de l’euthanasie : le rejet d’une pétition (totalement indépendante du recours déposé auprès du Tribunal cantonal) adressée au Grand Conseil vaudois par l’association PEA. Suite à ce rejet, la Conseillère d’Etat Jacqueline de Quattro a ordonné ladite euthanasie.

Une décision incompréhensible pour beaucoup, notamment Suzette Sandoz, peu convaincue par l’affaire, mais étonnée de la procédure : « Je tombe assise sachant que la demande de grâce est encore pendante devant la justice cantonale, dit-elle. Il y a quelque chose d’incompréhensible dans cette décision. » (24 heures, 02.03.16)

Quelque chose d’incompréhensible et de précipité, aussi. En off, on murmure que ça coûte bien cher d’entretenir un chien incarcéré depuis presque quatre ans et on dénonce les avocates du maître de Chalom, les accusant d’en faire « une affaire personnelle »… Le sexisme n’est jamais très loin lorsqu’il est question d’animaux.

Reste que l’histoire est étrange dès ses débuts : quantité de faits sont avérés faux (notamment les circonstances des morsures, toujours à proximité de l’écuelle du chien lorsqu’il mangeait, ou lors de son réveil après une anesthésie), et Chalom a été considéré comme non dangereux à la fois par deux vétérinaires comportementalistes et par ses deux gardiens à Sainte Catherine. Deux spécialistes de la race Hovawart s’étaient également proposés pour l’adopter.

Notons toutefois que l’objet aura maintenu le Grand Conseil plus ou moins éveillé pendant près d’une heure. Et même si le député Marc Oran a trouvé important de rappeler que « ce n’est pas pour le chien Chalom que la grâce a été demandée, mais bien pour son maître », Malena Azzam, porte-parole de PEA, a salué le fait que Chalom a été « le premier non-humain en Suisse à bénéficier d’une telle procédure ».

Qui gagne ?

Alors, est-ce une victoire ou une défaite ? Malgré le court-circuitage de la décision du Tribunal cantonal, c’est la première fois qu’un animal a fait l’objet d’une heure de débat au Grand Conseil. Petite victoire pour les défenseurs des droits des animaux.

En même temps, la véhémence des attaques contre Jacqueline de Quattro a ravivé le côté ridicule et excessif des « amis des animaux » et a permis à certains de réitérer leur supériorité bien humaine. A l’image de l’irremplaçable Peter Rothenbühler qui, soutenant lui aussi la Conseillère d’Etat, s’étonnait dans le Matin Dimanche (06.03.16) « qu’on fasse un cirque aussi coûteux et long pour débattre du destin d’un clébard dérangé », et réaffirmait que « dans le monde animal, il y a des spécimens qu’il faut éliminer pour protéger les humains. »

Quoiqu’il en soit, Chalom est mort. Et personne ne souhaitera longue vie à son âme, notre espèce ayant décidé il y a des siècles de priver ses frères inférieurs de cette invention toute humaine.

Rappelons cependant, à toutes fins utiles, la signification de son nom en hébreu : paix.

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