La chronique du lundi #12 : J’ai triché

Ce soir, j’ai vu des comédiens à l’aube de leur carrière, se battre pour leur vie. Je les ai vus crier, chanter, danser, courir, jeter des choses dans tous les sens pour tenter d’exister, d’exister tellement profondément. Oui, ce soir j’ai vu des comédiens jouer la comédie, ou la tragédie, ou le rien du tout puisque c’est à la mode.

Mais je t’ai vue, toi aussi, enfant naïve, mourir sous ta blondeur excessive. Tu nous as dit à tous qu’on allait un peu mourir ensemble, c’était gonflé, tout le monde n’a pas compris, mais les gens qui étaient là ne viennent pas au théâtre pour comprendre, alors c’est pas grave. Et j’ai pleuré quand tu as fini de t’allonger sous les mots de Dickens et de tant d’autres, qui tous m’ont violemment parlé. Moi qui ai toujours détesté les gosses, j’ai enfin compris pourquoi. Et toute cette blondeur… Je t’ai vue incarner ce rêve que j’ai abandonné, alors même que le second fout gentiment le camp aussi.

Ça m’a parlé ta métaphore, tu sais, j’ai bien aimé l’image de l’île et du rivage que l’on quitte, en ne gardant que l’écho des vagues en mémoire. Attends, j’explique aux autres, il y en a plein qui n’étaient pas là : c’était le solo de sortie de Danae à la Manufacture. Elle, elle a placé un cercueil au milieu de la scène, elle l’a appelé Lucien – oui, elle a nommé le cercueil Lucien – il avait l’air tout petit mais en fait finalement elle est rentrée dedans tout entière, comme morte mais avec les yeux ouverts. Elle a évoqué Peter Pan et puis l’enfance qu’elle devait quitter, mais voilà tout devient laid dès qu’on commence à expliquer, mais il fallait bien, tout le monde n’a pas eu l’image et après ça fait private joke sinon. Après il y a tout le public qui est venu autour du cercueil – elle disait la « boîte » – et qui a pris un petit papier dans un récipient à côté pour le jeter dans le cercueil, et sur le papier il y avait les mots de Dickens et de tant d’autres. Et dans la boîte il y avait ta blondeur.

Bref, ça m’a parlé, donc, ta métaphore, ton histoire de cartographie mentale et tout ça. Mais j’ai beau galérer et ramer comme je peux, chez moi le rivage ne s’éloigne pas, il reste toujours là, comme au cas où, et j’y retourne sans cesse. Dans ma tête pourtant, la métaphore ne fonctionne pas tellement, mon imaginaire n’est pas une île et l’on n’y trouve pas tes nains tailleurs de pierre ni ta vieille au nez crochu, chez moi ça ressemble plutôt à ma vie, en fait, à la vraie bien réelle, mais juste en un peu mieux, histoire d’entretenir la frustration, toujours, et d’échapper virtuellement, de temps en temps, à la réalité trop vraie, trop exacte, trop chiante même parfois, pour oublier les amitiés avortées et les amours déçues, et les rêves irréalisables qui sont quand même drôlement insupportables, mais tout de même moins que les rêves réalisables, parce que les rêves réalisables, une fois réalisés, ben ils perdent tout de suite leur intérêt.

Il y a plein d’images et de sons, et pas mal de mots aussi, qui quelquefois trouvent leur chemin, souvent par écrit, jusqu’à former des phrases, voire des paragraphes, ce n’est pas toujours intéressant mais ça fait passer le temps, des fois c’est par oral aussi, et ça se mêle aux vapeurs d’alcool. Et il y a cette envie de s’amuser permanente, tellement puissante et tellement inébranlable, qui n’est pas très adulte, il faut bien l’avouer. Il y a tout cela, ouais, dans ma tête, et ça prend une putain de place, je t’assure. Ça laisse plus grand-chose pour le reste parce qu’en plus j’ai pas une très grande tête, alors bon.

Il y a des gens qui ont de la chance, parce qu’ils vivent dans l’instant que tu as essayé de décrire, qui n’est pas encore passé mais qui n’est déjà plus l’avenir, et en fait je crois juste qu’ils ne pensent pas à tout ça. Dans les bus et les trains, eux ils regardent le paysage ou ils lisent les journaux, et ils voient les paysages, et ils comprennent ce qu’ils lisent. Ça m’arrive aussi, hein, je dis pas, je suis pas complètement folle non plus, et puis des fois j’écris des trucs plus intelligents aussi, moins kitsch et moins remplis de clichés. C’est juste que là avec ta merde de monologue et mon état mélancolique ben c’est plutôt le reste qui a ressurgi. Du coup j’ai triché.

Non, ce soir, je ne suis pas « un ptit peu morte » avec toi, j’ai triché. J’ai versé ma petite larme en te voyant partir et puis surtout renaître, mais moi j’ai stagné sur ton rivage.


Image tirée du film d’Henry Brandt, La course au bonheur (1964)

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