La chronique du lundi #14 : De l’art de se taire quand on n’a rien à dire

Certains esprits perfides et malfaisants ont parfois fait remarquer, non sans sarcasme, que la présente chronique du lundi ne paraissait que rarement le lundi. D’aucuns auront même peut-être noté sa malencontreuse absence la semaine dernière. Eh bien, chers amis et chers lecteurs, il se trouve que je tâche de me taire quand je n’ai rien à dire – en tout cas par écrit.

Force est de constater que je ne suis pas à la mode. Car la tendance actuelle est plutôt au dégueulis constant. Ou, du moins, au flux continu.

Preuve en est la récente annonce, chez nos voisins occidentaux, de la création d’une énième chaîne d’informations en continu, cette fois-ci de service public. Ne crachons pas avant d’avoir vu. Mais le faire-part a pour avantage de relancer la réflexion sur ce format médiatique.

Dans le doute, abstiens-toi…

Premier constat : quand il ne se passe absolument rien, que dire ? C’était déjà relativement compliqué en radio – suscitant une empathie profonde chez l’auditeur porté à l’empathie devant la galère du journaliste qui meuble tant, qu’un peu plus et il ouvre une succursale Ikea. Mais alors en télévision… ! Car il reste plus aisé d’improviser du blabla que d’improviser des images.

Mais même en cas d’événement majeur – et on se doute bien que le lancement d’une telle chaîne aujourd’hui n’est qu’un dommage collatéral supplémentaire des attentats qui squattent pourtant déjà passablement les temps d’antenne traditionnelle – la pratique est douteuse.

La télévision n’a-t-elle donc rien trouvé de mieux à répondre à la rivalité des réseaux sociaux et des minute-par-minute de la presse écrite ? Je ne suis pas spécialiste de la finance, mais il me semble que combattre la concurrence en la copiant n’a jamais vraiment porté ses fruits. Pourquoi, à l’opposé, ne pas affirmer sa spécificité ?

Information n’est pas journalisme

Car – faut-il le répéter ? – qui dit information ne dit pas journalisme. La première expose des faits, le second tente, sinon de les expliquer, du moins de les éclairer, de les mettre en perspective, de les compléter avec de nouvelles informations. Or les chaînes d’info en continu ne font effectivement que de l’info.

Violant ainsi bien souvent la sacro-sainte règle déontologique, que le journaliste connaît par cœur avant même d’apprendre à twitter : la vérification des informations. Qui est évidemment impossible en direct. C’est un peu comme si on invitait l’entier de l’audimat à voir les coulisses d’un TJ, à assister à la préparation des sujets – à savoir les coups de fil préliminaires et les débuts d’enquête.

Combien de fois a-t-on vu un présentateur d’info en continu interviewer un témoin ou quoi que ce soit d’autre sans même savoir à qui il s’adresse ? Et si la personne au bout du fil, dont il ignore tout, disait absolument n’importe quoi ? Devant des millions de téléspectateurs qui tendront à penser que c’est la vérité, pour peu que la marque de la chaîne en question bénéficie d’une certaine crédibilité… De là, deux solutions : soit c’est l’image de la chaîne qui sera ternie, soit c’est la confiance du public qui sera abusée. C’est quoi, le plus enviable ? Dans tous les cas il semble vraisemblable que le phénomène amplifiera les fausses news (ou hoax, en bon français) déjà fort répandues sur le web.

Le pire de la TV

Enfin, tout ça c’est surtout dommage pour ceux qui nourrissaient l’espoir de voir les actus télévisées s’approfondir et pencher davantage du côté du journalisme que de celui de l’info sous la saine pression du développement du web et des réseaux sociaux.

Il semblerait hélas que la tendance soit plutôt à foncer tête baissée dans l’immédiateté. Et peut-être contre un mur. Alors que l’info télévisée, en n’arrivant que le soir, pourrait devenir un rendez-vous incontournable pour décrypter (enfin) ce qui nous a noyé pendant toute la journée, la voici qui suit la tendance et nous inonde de… de quoi, au juste ? Des mêmes images en boucle, des mêmes gens abasourdis ou des mêmes abrutis, et surtout des mêmes pauvres types en duplex sous la pluie toute la journée et que l’on retrouve d’heure en heure dans un état de plus en plus pitoyable et avec de moins en moins de synonymes en stock pour traiter du même sujet. Détail qui fera le bonheur des journaux satiriques comme le Petit Journal français ou le 26 minutes suisse puisqu’ils pourront se moquer allègrement des formulations identiques répétées mille fois dans la même journée et/ou de l’aspect loqueteux et de plus en plus gueux du « journaliste ».

On me rétorquera sans doute que les chaînes d’information en continu n’ont pas pour but premier de remplacer le téléjournal, et que celui-ci peut rester le fameux rendez-vous susmentionné avec prise de recul et plus-value analytique – voire même que l’info en continu libérera peut-être ledit téléjournal des images du jour, que tout le monde aura déjà vues, et le laissera ainsi se consacrer directement à l’approfondissement des sujets.

C’est une possibilité, et c’est sans doute la moins pire. Mais on ne m’ôtera point de l’esprit que matraquer les gens de la sorte une journée durant – car même ceux qui bossent passeront une bonne partie de leur temps à sauter d’une fenêtre à l’autre – ne peut que les abrutir et n’apporte rien, sinon l’amplification des pires aspects de la télévision : l’info-spectacle, le sensationnalisme et la capture du téléspectateur devenu soudainement crétin et incapable de détacher son regard de l’écran. Et ce, même s’il partage mon avis sur la question.

Alors, qu’une chaîne commerciale profite de la bêtise de ses téléspectateurs pour faire de l’audience et, donc, du profit, ça semble tout naturel. Mais pourquoi diable le service public français a-t-il décidé de s’y mettre ? Est-ce révélateur que le communiqué de presse officiel ne mentionne nulle part une quelconque raison à ce projet ?

Les journalistes, quant à eux, semblent surtout se focaliser sur le nom

Bref, tout ceci pour dire que c’est une bonne chose, finalement, d’avoir manqué la chronique de lundi passé. En plus c’était Pâques.


L’image ci-dessus a été illégalement pompée sur le site du Huffington Post, qui l’avait probablement pompée au préalable sur un autre site…

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