La chronique du lundi #2 : Aux armes, grammairiens !

« Oui, c’est ennuyeux… Parfois on peste, on enrage, on se dit mais pourquoi ont-ils commis cette faute, c’est… c’est dommage ! » Ainsi parlait Bernard Pivot dans le 19h30 de mardi passé, en réponse à Darius Rochebin qui voulait savoir si ça lui « faisait mal » de voir toutes ces fautes d’orthographe.

Alors bon en l’occurrence on parlait surtout de la mythique bourde de nos voisins d’outre-Genève, qui ont réussi à mal orthographier Wolinski sur la plaquette commémorant les attentats contre Charlie Hebdo. Certes, ça la fout mal, et en plus c’est gravé dans le marbre – au sens propre, même, si je ne m’abuse. Mais reconnaissons toutefois qu’il s’agit d’un nom propre, et que les noms propres c’est souvent galère à épeler correctement. Les pauvres journalistes à avoir couvert la campagne pour le Vote Blanc se souviennent probablement de ce petit malin de Thomas Wroblevski qui n’a pas eu la riche idée de changer de nom avant de se lancer en politique – ou peut-être était-ce une stratégie pour ne pas se faire élire, puisque c’était le but, voire même un stratagème ingénieux pour invalider tous les votes où des imbéciles auraient rajouté son nom à la main sur une liste concurrente – sans parler, évidemment, de notre regrettée Eveline Widmer-Schlumpf, qui manque sans doute cruellement aux invités des médias audiovisuels placés en face du présentateur lorsque le nom fatidique était humidement prononcé dans la précipitation du direct.

Pardonnons leurs erreurs, et saluons le trait d’esprit de ce héros de Twitter qui a répondu la chose suivante à m’sieur Collard, qui geignait :

Bref. Passons les fautes de patronymes – et de prénom, tant qu’on y est, parce que les Sean qui s’appellent Chaun ou les Stephen qui se prononcent Steven y en a un sacré paquet, aussi, et tout ça c’est la faute des parents. Pardonnons aussi les fautes de frappe comme le dico pardonne à ceux qui l’ont offensé, ça peut arriver à tout le monde – ou comment ne pas avoir l’air trop con si par mégarde j’ai laissé une faute d’ortho dans un article pareil.

En revanche, pour le reste, soyons réac’. Parce que s’il faut être réac’ pour quelque chose, autant l’être pour l’orthographe. Avouez que tout texte perd de sa crédibilité dès lors qu’on y décèle une faute d’accord ou un accent mal placé. La plus belle des lettres d’amour n’a plus aucun charme si l’on parle de son cœur sans enchâsser le e dans l’o. Le plus talentueux des journalistes passe pour un bouffon s’il ose parler de mille z’attentats. Et puis apprendre à écrire ou à dire correctement le mot précis pour évoquer la chose précise que l’on cherche à évoquer, c’est aussi tout un état d’esprit, voire même une philosophie.

Paradoxalement, alors que toute hésitation quant à la façon d’écrire la moindre chose trouve aujourd’hui une réponse en quelques clics sur la toile (avec force explications et débat sur divers forums obscurs à la clé), alors que nous n’avons plus besoin de trimballer ni d’ouvrir un lourd dictionnaire, qui en plus nous a coûté excessivement cher, l’orthographe se perd. Aujourd’hui, alors que nous n’avons plus aucune excuse, il ne s’agit  donc que de paresse, de mollesse intellectuelle, de manque de rigueur, bref de tout un tas de choses très laides.

Eh oui, l’on me rétorquera probablement que la langue est quelque chose d’ontologiquement vivant et donc voué à l’évolution – pléonasme –, que l’orthographe n’est qu’un truc instauré tardivement, genre autour du XVIIe siècle, et qu’en plus elle a probablement permis d’asseoir davantage encore la domination du phallus en installant de manière pérenne le masculin universel (pas facile d’asseoir un phallus tout de même… ça semble risqué en tout cas), je répondrais… and so what ? Oui, parce que les anglicismes ça ne me pose pas plus de problème que ça.

Eh bien, c’est peut-être stupide, archaïque, passéiste ou carrément patriarcal, mais défendre une chose belle, bientôt obsolète, qui sait, et un brin élitiste a quelque chose de fort plaisant. Une sorte de dernier bastion noble contre la beaufitude (sic) d’une classe moyenne ultra-dominante qui ne dira jamais « si j’aurais » avec le charme du petit Gibus.

Et dans un monde où une émission de télévision peut impunément se nommer « Dis-moi en + », et où même la responsable du journal officiel de l’Université de Lausanne est officiellement désignée, noir sur blanc, comme « rédactrice en cheffe », c’est pas gagné…

3 thoughts on “La chronique du lundi #2 : Aux armes, grammairiens !

  1. Pour ma part, j’ai perdu toute illusion.
    J’attends impatiemment le jour où « sa va? » entrera dans le dictionnaire.

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