La chronique du lundi #3 : Feu le Flon

La place de l’Europe, autour de 1910 [notrehistoire.ch]

La rumeur dit qu’on l’appelait le Petit Chicago dans les années trente.

Il faut imaginer la forêt d’entrepôts, les docks, les types louches et la brume fuyant furtivement la lumière blafarde et jaunie des réverbères en fer forgé. Il faut imaginer les chapeaux en feutre, les cigarettes entre les doigts tremblants, les regards interlopes et les sourcils froncés. Il faut imaginer les rails, les vieux wagons, le grincement des roues, les bruits de pas légers, fugaces, et toutes ces images que l’on ne peut se représenter qu’en noir et blanc, avec un peu de flou, beaucoup de grain et le son grésillant d’un tourne-disque oublié. Le Flon était à Chicago ce que le Valais est au Far West. Une inspiration hallucinée, la copie helvétique d’une atmosphère mythique, à mi-chemin entre le réel danger et les grands enfants.

 

Le MAD en 1998 [Franck Schneider – CC By SA]

Puis il faut visualiser les mêmes lieux un demi-siècle plus tard, quand la modernité, l’urbanisme et l’Expo nationale, vingt ans plus tôt, leur ont offert le terminus du plus court métro du monde, dit-on, et que l’évolution de la ville a transformé la vallée de hangars en vaste friche. Il reste les façades, veillant sur les squats, c’est le temps de la fumée en mode aquarium, de la couleur sur les murs et des slogans choc. C’est l’heure du bruit, des substances chelou, des revendications sauvages et des fringues douteuses. Ce coup-ci, images et son sont en couleurs, bien flashy, bien crados et bien saturés.

Mais tout ceci est mort. Bienvenue dans l’âge du downtown. Bienvenue dans l’ère du McDo, des multiplex et des patinoires lubrifiées pour sales gosses à la morve pendante et à la doudoune rose. Bienvenue à l’époque du tout-transparent, où même les chiottes sont en vitrine, où l’on peut désormais apercevoir jour et nuit la vaste vacuité de commerces sans âme et de restaurants sans goût, où l’ersatz d’un art érigé à la gloire de l’onanisme ponctue une rue piétonne si dépourvue de charme qu’on gagnerait à y remettre des voitures.

Et surtout, bienvenue dans cette belle période où l’on a compris que « l’âme du quartier » était un argument marketing, où l’on a choisi de ne pas virer tout le monde mais de reloger quelques artistes errants et quelques musiciens paumés tout en rénovant intégralement deux des rares bâtiments aux murs encore faits de pierre ; ceux que l’on appelle les Jumeaux, bâtis entre 1894 et 1896 par la Compagnie du Lausanne-Ouchy, et qui sont les derniers vestiges d’une époque révolue – impression renforcée par l’évolution d’autres lieux emblématiques, comme la rénovation du Buffet de la Gare ou la transformation du mythique Lausanne-Moudon, au lustre 1900, en publicité Ikea.

Le Flon aujourd'hui [Zacharie Grossen - CC By SA]
Le Flon aujourd’hui [Zacharie Grossen – CC By SA]

Et que vont donc accueillir les Jumeaux ? Un concept parfaitement dans l’air du temps : des cours de cuisine et des produits de proximité, le tout proposé par une grande chaîne née italienne mais de prénom américain, comme il se doit. Histoire que les natifs de Turin, de Tokyo ou encore – douce ironie – de Chicago, puissent se sentir comme chez eux en vacances et que les Helvètes puissent s’imaginer comme en vacances à Dubaï ou à Londres tout en restant chez eux. Sans oublier bien sûr le côté bucolique assuré par le MAD et les putes à proximité, ou encore par la présence des Hells Angels, jugés suffisamment authentiques pour stagner encore quelques temps dans les parages.

On nous l’assure, croyons-le donc : le quartier du Flon a gardé « son âme ». Pourtant il devient de plus en plus difficile d’imaginer que l’on puisse encore y jouer du jazz…

 

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