La chronique du lundi #5 : Emmenez-moi

Je n’ai pas l’habitude d’écrire des critiques littéraires. En fait, je crois bien que ça ne m’est jamais arrivé. Comment mettre des mots sur d’autres mots sans les trahir, sans les dénaturer ni en réduire la polysémie à notre seule interprétation ?

C’est pourtant le job de tout journaliste culturel, d’interpréter, précisément. Mais lorsque le verbe se pose sur des images, des sons, des expressions mettant en jeu l’espace et le temps, c’est facile. Lorsqu’il faut traiter, à travers les mêmes armes, de l’écrit, cette forme d’expression qui n’a ni lieu ni temporalité – peut-on réduire l’écriture à la feuille de papier qui lui offre son support et au temps que nécessite sa lecture ? –, les choses se compliquent.

La critique littéraire n’est donc pas ma spécialité. Mais l’exercice se corse encore si l’écrivain se trouve être un ami. Les personnages des récits sont intrinsèquement fictifs, et voir la présence de l’auteur derrière chaque narrateur est une dérive bien trop courante. Et pourtant, comment ne pas déceler derrière le personnage de papier cet être familier que l’on croit connaître si bien ? Comment ne pas deviner en filigrane le récit détourné de confessions déjà entendues par ailleurs, lorsqu’une unique oreille attentive n’avait pas encore fait place à un lectorat déjà sacrément vaste (quel succès pour un premier livre !) ?

Atlas nègreIl y a assurément du Bruno Pellegrino derrière le narrateur d’Atlas nègre et sa vie qui ne ressemble à rien. Derrière ces deux voyages oisifs, l’un au Sud, l’autre à l’Est, qui donnent l’impression floue et fiévreuse – la chaleur, omniprésente de Madagascar à Tokyo, aide ce sentiment à s’imposer – d’un périple sans fin, indolent, marqué des étapes tantôt douces, tantôt brutales qui rythment la fin d’une relation amoureuse, fil rouge du récit. Un trajet coloré par les tableaux – steppes d’Asie, hôtels miteux, hôtels de luxe, bars interlopes, buildings de verre – par les odeurs – presque palpables, c’en est troublant – et beaucoup aussi par les gens. Rencontres furtives et éternelles propres aux voyages.

Il y a du Bruno Pellegrino derrière ce narrateur, sa naïveté, sa pudeur et parfois sa bêtise apparente qui cache – plutôt mal – une intelligence profonde et une sensibilité extrême qui tend quelquefois à l’absurde. Il y a sa voix, même, derrière certaines prises de notes, sur le vif, que l’on entend comme si l’on était dans son cerveau. Impression étrange de violation de domicile encéphale par effraction.

Mais surtout, on retrouve l’auteur derrière sa manière exceptionnelle de dépeindre les paysages et les ambiances, tellement picturale et pourtant si profondément liée à la langue écrite. Le verbe a l’avantage de créer véritablement l’image dans la tête du lecteur, contrairement à la vidéo qui ne fait que s’y imprimer, à peine soumise aux aléas de la mémoire humaine et de ses distorsions. Bruno Pellegrino exploite au maximum ce pouvoir créatif, et ses paysages verbaux prendront autant de formes que son livre comptera de lecteurs. Le mot final d’Atlas nègre, c’est d’ailleurs « paysage », le dernier ; et c’est une chambre d’hôtel.

Dans son récit, il y a de la beauté, du dépaysement, beaucoup d’amour, une overdose d’amitié, un appel au voyage qui donne néanmoins aussi passablement envie de rester chez soi, une cascades d’anecdotes insignifiantes constituant pourtant une à une le puzzle du récit, et puis des douches à n’en plus finir. Il y a de la poésie aussi, des images en couleurs et en noir et blanc, la mer, le bout du monde, la terre de toutes les couleurs sauf celle que l’on attend. Il y a de la réflexion aussi, et pas mal de traits d’esprit – non, je ne lâcherai rien ici, vous n’avez qu’à lire.

Le tout est pollué de jalousie. Sentiment inutile et profondément dommage, qui ne trouve sa réelle beauté que sublimé par l’art. Sentiment qui a mis fin à une histoire ; histoire qui a donné le point de départ de ce récit ; récit qui réveille à nouveau ce sentiment à sa lecture, chez celles ou ceux qui se rendent compte, une fois de plus, que nos amis avaient déjà vécu avant de nous rencontrer. Rien ne se perd, rien ne se crée…

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