La chronique du lundi #7 : Academic Beauty

Il y a des petites guéguerres qui ont une certaine saveur. De celles qui perdurent à travers les âges, et dont on attend presque impatiemment les nouveaux épisodes. Où chaque partie gratte et cherche la petite bête pour pouvoir balancer un fion à l’autre en ricanant de manière mesquine. Désormais hors du combat, je ne nie pas un certain plaisir à suivre les derniers rebondissements du feuilleton. Ce d’autant plus qu’ils soulèvent, mine de rien, quantité de questions non dénuées d’intérêt et qui dépassent de loin le cadre universitaire. Mais quelques explications sont nécessaires pour qui n’aurait pas suivi la querelle entre L’auditoire, journal des étudiants de l’Université de Lausanne, et L’inaudible, une réponse lancée par d’autres étudiants mécontents de leur service public…

Previously, dans la querelle L’auditoire-L’inaudible : en mai 2015, un journal étudiant est attaqué par d’autres étudiants anonymes, qui vident les caissettes de L’auditoire de leur contenu pour y placer L’inaudible, soit douze pages remettant en question le dernier dossier dudit journal étudiant. En cause (entre autres griefs) : la « complaisance » dont ce dernier a fait preuve envers le service de sécurité de l’Unil, Unisep. Alors rédactrice en chef, je réponds aux critiques – réponse qui ne suscitera point de réaction de la part du camp adverse. Puis, en novembre 2015, L’inaudible sort un nouveau numéro, s’attaquant cette fois-ci au sexisme de son rival. Celui-ci a en effet publié, en couverture de son numéro décryptant la publicité – et notamment le sexisme dans la pub – une photo d’une fille nue recouverte aux endroits stratégiques par des numéros de L’auditoire. N’étant, cette fois-ci, plus rédactrice en chef, je ne suis pas censée avoir mon mot à dire. Mais il se trouve que je suis, par le plus grand des hasards, l’auteure de la photo. Pas de bol !

En-dehors du côté assez divertissant d’un tel ping-pong – d’autant plus amusant quand on le voit de loin – de vraies problématiques émergent derrière ces échanges. Je n’en retiendrai que deux pour cette courte chronique (qui sera quand même passablement longue, j’en ai peur) : la méfiance envers les institutions et la question de la parodie comme arme idéologique.

L’existence même de L’inaudible cristallise cette défiance croissante envers toute institution établie – mouvement qui dépasse de loin le cadre de la relation entre l’Université et ses étudiants : les autorités politiques ou diverses professions du service public, pour ne citer qu’elles, sont aussi l’objet d’un scepticisme grandissant. A noter que L’auditoire, existant depuis 1982 et s’étant suffisamment imposé dans le paysage médiatique et académique, peut d’ailleurs être considéré comme une forme d’institution. Il rejoint dès lors la sphère du soupçon, d’autant plus s’il se montre conciliant avec les autorités sécuritaires (Unisep) ou politiques (le rectorat). Bien sûr, un tel esprit critique envers toute institution établie est absolument indispensable. Mais force est de constater – en tout cas c’est une observation personnelle – que l’on assiste à une forme d’automatisation de l’attaque. On ne remet plus en question quelque chose de problématique ; on remet en question pour remettre en question. Le propos en devient dès lors agaçant car souvent agressif, peu documenté et surtout unilatéral : jamais on n’a vu, que ce soit dans L’inaudible ou dans d’autres formes de faire-parts, l’expression d’une voix dissidente par rapport à la thèse générale du papier. Alors certes, ce n’est pas le rôle d’un communiqué politique militant. Mais alors il ne faut plus se nommer « le journal de ce que l’on ne veut pas voir, ni entendre ». Car ce n’est plus du journalisme. Notons au passage, parce qu’il est parfois agréable d’être désagréable, que l’orthographe fait clairement partie des institutions remises en question par le journal, qui se permet pas moins de 19 fautes en une page A4 (sans parler de la féminisation plutôt aléatoire et extrêmement étrange – les pronoms « illes » ou « elleux » ne me semblent pas tellement moins sexistes que les traditionnels « ils » ou « elles », du moins phonétiquement parlant).

Autre question : celle de la parodie. « Utiliser le sexisme pour combattre le sexisme est un peu bizarre », nous disent-ils (ou elles). C’est pourtant une arme assez courante dans le domaine de l’humour. Le dessin de presse, notamment, y fait constamment appel. Alors bon, le dessin de presse n’a pas forcément la cote en ce moment, il est vrai. Mais la parodie, lorsqu’elle est bien faite, a précisément pour but de déconstruire les codes de la chose attaquée, et donc de les mettre en exergue sur un ton à la fois humoristique et un brin provocateur. Le but étant de frapper les esprits. En l’occurrence, le référent était double : le corps-objet de la femme dans la publicité (problématique développée dans un article du dossier en question), mais aussi, en toile de fond, le film American Beauty, lui-même traitant abondamment de la question du corps et de sa représentation, des minorités sexuelles et du poids du socialement correct. Détourner le premier tout en faisant un clin d’œil au second était plaisant.

Ceci dit, L’inaudible développe aussi – et fort bien, d’ailleurs – le problème de l’humour oppressif : ces sales blagues qui se rient toujours des mêmes catégories de personnes. Et là, on touche à un véritable problème : c’est un peu simple, en effet, de se dédouaner en invoquant le manque d’humour de ses opposants et de reproduire, parfois sans s’en rendre compte, des schémas dominants – alors même que l’on tente de les dénoncer à travers ce geste. La parodie devrait donc toujours faire l’objet d’une mûre réflexion afin de s’assurer que le message sera correctement interprété. Mais là où le raisonnement dérape c’est quand on propose de renverser les codes : « Si l’humour est une arme, alors il vaut mieux viser les bons ennemis. » Ce qui sous-entend qu’il y aurait de « bons » ennemis, et qu’au lieu de viser une égalité de considération, ce type de discours recherche bel et bien un renversement. « Le capitalisme, c’est l’exploitation de l’homme par l’homme, disait Henri Jeanson. Le communisme c’est exactement le contraire. » On connaît la suite.

Une dernière chose enfin : comme lors de leur première édition, les rédacteurs de L’inaudible évoquent des problématiques réelles et soulèvent des questions importantes. Si l’apparente gratuité de certaines critiques laissent entrevoir un problème personnel – et l’on sait désormais que, sous couvert d’anonymat, c’est bel et bien une ancienne recrue de L’auditoire qui est à l’origine de l’attaque -, décrédibilisant parfois quelque peu le propos, les débats abordés pourraient se révéler tout à fait féconds. Malheureusement, selon leurs propres mots, la rédaction se montre « étrangement contre l’idée d’avoir de longues et ennuyantes discussions » et pousse « à agir au lieu de parler ». Dès lors, tout est dit et le débat est clos. Dommage !

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*