La chronique du lundi #9 : Alors on file au Bamee bar

Il y a ce bar pouilleux. Le Bamee bar*, qu’il s’appelle. Mais nous on le nomme le Bam-bee bar, parce que ça fait comme Bambi, et puis parce qu’on est passablement cons, aussi. En plus ça évoque la chanson de Bratsch** – Alors on file on Bambi-bar, refaire le monde comme chaque soir – que le vent tourne.

Bref, il y a ce bar pouilleux. Avenue de la Gare, en plein centre de Lausanne, mais qui parvient tout de même à rester vide, tous les soirs. Tous. Mais surtout la semaine. Alors quand on se pointe à quatorze, c’est parfait. Quand il n’y a plus de place au Bar-tabac ou aux Gosses du Québec, forcément, une table – huit tables, pour être exacte – nous attend au Bamee bar. Il arrive même que, apercevant un vaste conciliabule jouasse, criard et hilare, d’autres clients, des vraies gens, s’attablent au Bamee bar. Il faut dire qu’on représente un sacré argument marketing : de jeunes crétins embiérés – parce qu’on n’a même pas la classe suffisante pour boire du vin – d’allure radieuse et de comportement sot. Ça vend du rêve.

Le décor est simple. C’est le moins qu’on puisse dire : des tables carrées, des chaises carrées, des tableaux carrés avec des dessins carrés et vaguement sexy de pin-up moins pin-up toutefois qu’au pin-up bar – autre grand Stamm des after lausannois pouilleux, mais situé plus au nord de la ville – et des cacahuètes. Mais en quantité, les cacahuètes. Et quand il n’y en a plus, on enchaîne avec les bretzels secs et salés. Il y a même une formule consacrée pour les annoncer, qui rime avec bretzel en plus, mais dont le souvenir échappe au quidam ivre qui reste bien plus longtemps que de raison dans ce lieu de perdition.

Car il y a une règle au Bamee bar, c’est qu’on ne décide de rien. Le consommateur, ici, est passif. Strictement docile. « Cacahuètes ? Cacahuètes ? Un p’tit shot ? Jäger ? Amaretto ? » Le serveur, on l’appelle le niak. Parce qu’il est niak. Certes, selon le très sérieux Urban dico, c’est un « mot péjoratif utilisé pour parler d’un asiatique ou de quelque chose qui vient d’Asie. » Mais chez nous, ça sonne plutôt affectueux. Le niak, donc, c’est le chef ; le client ne fait qu’obéir, faible. Profondément lâche.

Au Bamee bar, il y a des bières qu’il n’y a nulle part ailleurs : la Chang et la Singha – ce qui laisse penser que le niak susmentionné est en fait thaïlandais. Il y a sans doute d’autres boissons, mais on ne les connaît pas. Deux possibilités – en plus des shots offerts – c’est déjà beaucoup, mais ça reste assez binaire pour qu’on puisse s’en sortir.

Il y a de la musique aussi, au Bamee bar. Des trucs un peu étranges qui pourraient se rapprocher des Repérages Couleur 3 des années 1980. Suffisamment répétitif pour qu’on se sente obligé de ne laisser absolument aucun temps mort dans la conversation. En même temps, à quatorze – oui, on est quatorze dans l’histoire, faut suivre – ce serait difficile de faire autrement. Surtout quand, sur quatorze, un bon tiers nourrit de manière collective un générateur d’absurdité assez phénoménal et que les autres, non contents d’assister, en rajoutent.

Les soirées au Bamee bar sont officiellement un début ; une ouverture. Quelque chose vient toujours après. Obligatoirement. C’est un piège, en fait, un traquenard émoussant toute tentative de comportement raisonnable, sage, honnête ou convenable, le début de la fin, en somme, qui mène à l’abandon, à l’hystérie, voire même au pithiatisme – oui, il fallait un jour ou l’autre placer le terme pithiatisme dans une chronique du lundi, pour qu’au moins elle ait l’utilité d’enrichir le vocabulaire du lecteur, à défaut d’en accroître l’intelligence profonde ou l’esprit critique.

Bref, le Bamee bar ne paie pas de mine, mais il en provoque un sacré paquet. Et cette chronique s’achèvera sur ce jeu de mots totalement gratuit et profondément NUL.


* Ceci est un lien hypertexte. #PrivateJoke

** Cette vidéo est absurde, mais il n’en existait pas d’autres avec cette chanson, Bratsch s’étant séparé cette année (ô tristesse) et ayant killé son compte YouTube au passage.

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