Le journalisme face aux nouvelles technologies

Le monde du journalisme est en mutation. A la fois facteur d’innovation et de menace, les nouvelles technologies apportent des possibilités infinies à la presse tout en la mettant dans une situation délicate. En tant que journal étudiant, toutefois vieux de trente ans, L’auditoire se devait d’ouvrir la discussion autour des enjeux de cette rencontre entre le papier et le 2.0. Darius Rochebin et Fabio Lo Verso ont accepté de venir en parler jeudi 8 mai, à l’Amphipôle B. Petit retour.

Il est midi, l’auditoire de 300 places se remplit gentiment. Dans la salle, beaucoup d’étudiants. Une moyenne d’âge de 25 ans, suppose Darius Rochebin, malgré quelques individus « qui relèvent la moyenne ». Une population qui n’a donc pas vécu ses études de la même façon que les deux intervenants, tous deux âgés de 47 ans. « Quand on était à l’université, partager un texte était très compliqué », commence le présentateur du 19h30. Il se souvient des machines à écrire, des corrections au Tipp-Ex et de l’unique photocopieuse de la cafétéria avec ses copies à 20 centimes. Plus tard, il a connu l’ambiance de la rédaction du Journal de Genève, « lorsque l’on tapait nos textes au premier en entendant tourner les rotatives au rez ».

Photo: Magali Hilfiker
Darius Rochebin (Photo: Magali Hilfiker)

De la machine à écrire au tweet

Depuis, les choses ont bien changé. Les 12’200 abonnés Twitter de Darius Rochebin peuvent en témoigner. Celui-ci échangera d’ailleurs plus de 10 tweets lors de la conférence ; le partage des mots s’avère aujourd’hui bien plus facile et immédiat. Une stimulation intellectuelle jugée positivement par le journaliste, qui parle d’un « dialogue permanent » sur le web entre internautes, journalistes et lecteurs. Pour Darius Rochebin, le partage de l’information est intrinsèquement lié à l’esprit de la démocratie. Le web, révélant une précieuse variété des points de vue, se pose ainsi comme son serviteur.

Evoquant l’importance des éditorialistes de l’époque, le présentateur affirme que nous serions aujourd’hui déçus de leurs textes. La pluralité des opinions sur internet a en effet contribué à effacer la prudence inhérente aux éditos de l’époque, alors investis d’une énorme responsabilité qui menait souvent à un résultat « médiocre ». Selon Darius Rochebin, le journalisme a donc connu un « saut qualitatif » certain avec l’usage d’internet.

« Le journalisme donne du sens à l’information »

Pour sa part, Fabio Lo Verso insiste sur l’importance de ne pas se tromper de débat. Selon lui, la question du support n’est pas fondamentale ; derrière se dissimule une véritable problématique : celle du contenu. En somme, que ce soit sur papier ou sur écran, ce qui compte c’est ce que l’on raconte ; c’est que l’on fasse du journalisme. « Le journalisme n’est pas l’information, il lui donne du sens », insiste Fabio Lo Verso. « Et le terme de journalisme ne coïncide pas avec le paysage médiatique actuel. »

Mais qu’entend-on alors par journalisme ? « Le journaliste, incarnation du journalisme, possède une boîte à outils et respecte un code précis de déontologie. » Parmi les outils, citons l’interview, le portrait, l’éditorial, le reportage. Quant au code déontologique, il est vaste, mais deux points ressortent du lot : la véracité de l’information et la protection des sources. Le journalisme ainsi défini n’est donc pas incompatible avec les nouvelles technologies ; Mediapart, « le journal qui fait trembler le pouvoir en France », en est la preuve. Uniquement disponible en ligne – et, depuis peu, dans les pages de La Cité pour certains articles – Mediapart ne comporte aucune publicité et n’est pas gratuit. Ses rédacteurs sont en outre allés chercher leurs informations « avec les outils du journalisme le plus pur. »

Photo: Magali Hilfiker
Fabio Lo Verso (Photo: Magali Hilfiker)

Les deux défis du journalisme face aux nouvelles technologies

Pour Fabio Lo Verso, les éditeurs ont raté leur passage au web lorsque celui-ci a commencé à se développer. Au lieu d’utiliser les capacités propres aux nouvelles technologies, les rédactions ont souvent relégué les « déchets » sur le net. « Le web est neutre, rappelle-t-il, mais il accélère et agrandit tout ce qu’on y met. » Par conséquent, si le contenu est mauvais, il le sera d’autant plus sur la toile et on sera plus vite au courant… Apprendre à utiliser les nouvelles technologies et leurs spécificités représente donc le premier défi du journalisme. Le second relève presque de la science-fiction ; ce sont les robots. En effet, aux Etats-Unis, de nouvelles sociétés ont commencé à vendre à des agences de presse des articles créés par des algorithmes et corrigés par des employés sous-payés souvent situés dans des pays en voie développement. Les textes sont ensuite publiés dans les médias traditionnels, sous pseudonymes à consonance anglo-saxonne et de manière non transparente. Selon les statistiques, 95% des articles de presse seront rédigés par des robots d’ici quinze ans.

Quel avenir pour la presse ?

La question, issue du public, semble légitime après ces deux exposés. Pour Darius Rochebin, il est impossible de prédire quoi que ce soit lorsqu’il est question de médias. Il rappelle au passage que l’on n’a pas pu anticiper le succès des journaux gratuits, ou que l’on a cent fois prédit la disparition d’anciennes technologies telles que la radio ou la télévision. Le présentateur reste pour sa part persuadé que l’investigation survivra, car le désir de vérité existera toujours dans le public.

De son côté, Fabio Lo Verso rappelle que la publicité a complètement façonné le paysage médiatique jusqu’à aujourd’hui. Ce modèle est en train de changer, puisque la publicité a sensiblement baissé ces dernières années. Il faudra donc trouver un nouveau modèle de financement. Citant l’exemple de ProPublica, organisme financé par deux milliardaires désireux de soutenir une presse de qualité, Fabio Lo Verso évoque la solution des lecteurs mécènes comme moyen de sauver le journalisme d’investigation.

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