L’infatigable Fathi

Hier, le Théâtre de Vidy accueillait une nouvelle fois le traditionnel « Grand Débat Payot », co-organisé par L’Hebdo et la célèbre librairie. En ce lundi soir, c’était au tour de Fathi Derder de nous parler de « La Suisse, nouvelle terre d’innovation numérique ? ». Le rapport aux bouquins ? Le député vient de publier chez Slatkine sa dernière oeuvre, Le prochain Google sera suisse (à dix conditions).

Un Grand Débat, donc, mais qui n’avait pas grand-chose ni du débat ni de la grandeur ; il s’agissait plus vraisemblablement d’une conversation fort sympathique entre deux amis – qui se tutoient, d’ailleurs – , Fathi Derder et Yves Genier, journaliste économique à L’Hebdo, le tout devant une salle plus qu’à moitié vide – c’est-à-dire carrément moins qu’à moitié pleine.

Les quelques tondus disséminés dans les premiers rangs de la salle Charles Apothéloz – moyenne d’âge 68 ans – ont donc pu assister au discours absolument-pas-lié-à-la-campagne-de-Fathi-Derder, caractéristique qu’il n’a pas manqué de rappeler dès que l’occasion se présentait. Que les forts méchants esprits qui auraient osé imaginer le contraire se le tiennent pour dit. De toute façon, comme l’a martelé le conseiller national à de nombreuses reprises, son bouquin n’est pas adressé à l’électeur – la publication à peine plus d’un mois avant les élections fédérales est donc l’effet d’un hasard du calendrier, selon toute évidence – mais bel et bien à la classe politique. Car c’est elle la principale cible du politicien.

google
Comme l’a méchamment fait remarquer Vigousse (11.09.15), Fathi s’est fatigué pour rien à reproduire la police du logo de Google, l’entreprise en ayant changé deux jours avant la publication du livre…

Résumons le propos, pour celles et ceux qui n’auraient pas eu l’occasion de se déplacer au bord du lac lundi soir – c’est-à-dire à peu près l’entier de la population terrestre à l’exception des tondus susmentionnés. Les élites suisses ne montrent pas assez d’intérêt pour l’innovation nationale. En règle générale, les start up et les jeunes entrepreneurs ne sont pas suffisamment soutenus. Le problème, c’est que les politiciens ne s’intéressent pas à cette thématique, car elle implique une vision à long terme, qui souvent passe à la trappe en raison des élections au profit de thèmes plus porteurs comme l’immigration, par exemple – « le grand drame de la démocratie, c’est les élections », lâchera le politicien. Le risque, dès lors, c’est que les entreprises suisses se fassent doubler sur leur propre terrain par les géants américains du type Amazon, Apple ou Google : ce dernier s’étant désormais lancé dans le domaine de la santé, le voici concurrent direct de Roche ou Novartis. Le conseiller national craint donc que la Suisse « disparaisse des radars des pays influents et importants du monde », rappelant que même Nestlé ou Roche ne sont « pas éternels ». L’avenir de l’économie, c’est l’innovation, sans elle, pas de croissance et la puissance suisse risque de se « tarir ». Et ça, seule la classe politique ne l’a pas compris, puisque le public manifeste selon lui un grand intérêt pour le sujet, sans parler de grands personnages tels qu’Aebischer, qui occupe invariablement le centre de la conversation – on notera d’ailleurs que Fathi peine à ne pas le nommer simplement « Patrick ».

Bref, un discours très clair pour cet homme modestement autoproclamé « en croisade pour l’avenir de la Suisse ». Et personne pour envisager d’éventuellement aborder la question d’un point de vue éthique, ni pour se demander si, finalement, la faillite de Nestlé serait vraiment une telle catastrophe pour l’humanité, encore moins pour évoquer l’idée qu’une croissance économique infinie n’est peut-être, à l’heure actuelle, plus vraiment l’unique perspective d’avenir envisageable.

A la sortie, une vieille dame s’inquiète, hésitant avant l’achat irrémédiable : « Est-ce que c’est très technique, son livre ? ». Qu’on la rassure : Yves Genier l’a bien appuyé, Fathi Derder était journaliste, « et il n’aime pas qu’on mette ce verbe à l’imparfait » ; le libéral intervient d’ailleurs toujours dans de nombreuses chroniques et émissions de radio, comme il l’a lui-même rappelé quelques phrases à peine après que son interlocuteur ne mentionne le fait que la profession de journaliste est incompatible, sur le plan légal, avec celle de politicien, pour des raisons évidentes de conflits d’intérêts.

Qu’à cela ne tienne : l’important reste que son bouquin est « très bien écrit » et « agréable à lire », l’homme ayant conservé « la plume du journaliste ». A défaut d’en retenir la déontologie.

3 thoughts on “L’infatigable Fathi

  1. J’adore vraiment ta plume! Ça me fait toujours beaucoup rire et en plus c’est très fin dans la critique! J’espère qu’on se reverra vite. Tu me manques un peu, quand même.

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