L’oiseau de malheur

Le monde de l’information et de la communication est fait de révolutions. Dernière en date, l’arrivée des réseaux sociaux enthousiasme, inquiète ou effraie ; interroge en tout cas. Quels apports pour le journaliste?

Depuis le succès planétaire de Facebook, lancé en 2004, les réseaux sociaux fleurissent sur la toile. Comme pour toute nouveauté, le monde s’est divisé en deux lors de leur généralisation: les hyper-enthousiastes, qui se sont rué sur ce nouvel outil, et les sceptiques qui ont abordé la chose avec méfiance. Les journalistes ne font pas exception à la règle. Magali Philip, journaliste RTS en charge de l’émission Sonar – dont la mission est précisément d’analyser l’actu sur et vue par les réseaux sociaux –, également enseignante au Centre de formation des journalistes (CFJM), constate que de manière très générale, c’est même plutôt la méfiance qui l’emporte pour le moment. Y compris chez les jeunes: «Depuis environ six mois, les étudiants en journalisme se montrent plus curieux et ouverts. Mais avant, les réseaux sociaux ne les intéressaient pas. Ils veulent tous devenir Edwy Plenel, mais ne comprennent pas que sans les réseaux, Mediapart ne serait jamais devenu ce que c’est aujourd’hui.»

#EnQuoiÇaNousIntéresse

Produit symptomatique d’une société hyper-individualiste, les réseaux sociaux permettent avant tout à chacun d’exposer sa petite vie et de donner son opinion personnelle sur à peu près tout. D’où un certain mépris de la part de ceux qui dédaignent pourtant ainsi une source non négligeable d’informations.

Car les réseaux, et principalement Twitter, sont de véritables plateformes où l’on retrouve absolument de tout: dépêches des agences de presse, communiqués d’institutions officielles, prises de position des politiciens, articles de presse ou commentaires personnels de journalistes. Une multiplicité de sources qui permet ainsi une richesse et une complémentarité d’informations difficilement imaginable ailleurs. Sans oublier ce rapport à l’immédiateté, précieuse dans le monde de l’actu: «Lors des inondations début mai, on a pu avoir un œil partout instantanément grâce aux photos postées sur les réseaux sociaux. Ce qui permet ensuite de savoir où envoyer des journalistes pour réaliser leurs reportages», explique Magali Philip.

Mais les journalistes peuvent aussi exploiter les réseaux comme nouveau moyen de communication, notamment en imaginant des contenus spécifiquement pensé pour ces nouvelles plateformes: «France Info, par exemple, utilise souvent Periscope [une application rachetée par Twitter, qui permet de suivre en streaming des vidéos réalisées en direct] lors de ses opérations spéciales», raconte Magali Philip.

Les dérives

N’oublions point, cependant, qu’il s’agit d’information pure, brute, qui n’attend que le filtre et le regard critique du journaliste qui choisit de la traiter. Car qui dit info ne dit pas journalisme, et comme pour toutes les autres, la source doit être vérifiée. Sans oublier que le monde entier n’est pas sur Twitter – un sondage d’opinion aura donc une valeur similaire à celle d’un micro-trottoir – et que derrière tout compte officiel se cache un community manager, dont les communications doivent être prises avec le même recul que tout communiqué de presse officiel.

Autre danger, selon Magali Philip: «Ne faire que ça.» En somme, oublier le contenu au profit de la forme, au lieu d’imaginer les différents formats dans une logique de complémentarité: «Il faut conserver les spécificités de chaque média. Les réseaux sociaux permettent d’exploiter un format court et dynamique. Mais le web peut aussi par ailleurs recevoir des longs formats en y apportant de l’interactivité, comme dans le cas des web-documentaires par exemple.»

Diaboliser ou évangéliser les réseaux sociaux deux comportements qui se révèlent donc aussi contre-productifs l’un que l’autre. A la fois source plurielle d’information et occasion d’imaginer de nouveaux contenus, ils ont beaucoup à apporter au journaliste. Pour peu que celui-ci ne l’utilise que comme un outil parmi d’autres dans sa mallette.


Article paru dans le n°227 de L’auditoire

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