Moïse en eaux troubles

« J’ai rien compris. » C’est peut-être la phrase que l’on a le plus l’occasion d’entendre dans le foyer de Vidy au sortir de la dernière création de Romeo Castellucci.

Car Go down, Moses n’est pas une pièce qui se comprend, ou du moins pas immédiatement, et c’est bien là toute sa force. D’un autre côté, parler de théâtre du ressenti serait réducteur. Le spectacle commence, en fait, par induire en erreur, avec son début très narratif, clair, avec ses décors réalistes, ses dialogues au sens unique et évident. Satisfait de lui-même, le spectateur se dit peut-être : « Tiens, je vois où il veut en venir. » Mais non. Une grosse claque plus tard, le voici tout perdu.

Les décors nets, ancrés dans une réalité concrète, dans un espace et une temporalité parfaitement reconnaissables, font place à une suite de tableaux où Castellucci a brisé le lien essentiel qui associe chronologie et causalité. Les images, provoquant des réactions émotionnelles – voire même physiologiques – extrêmes, se succèdent sans logique apparente, et se font pourtant écho, étrangement, sans que l’on ne puisse, sur le moment, expliquer pourquoi. Le public est ainsi laissé sans repères, dans l’indéfini : on lui a retiré son ancrage temporel, spatial et identitaire. Et ça l’angoisse. Il y a comme une forme de viol, cérébral et émotionnel, une intrusion commune perpétrée par l’image et le son. L’ambiance anxiogène et claustrophobe est accentuée par l’omniprésence, certes translucide mais bien réelle, du quatrième mur ; celui qui sépare la scène du public. Les spectateurs les plus éloignés se demanderont pendant longtemps s’ils sont au cinéma ou au théâtre. Au-delà du jeu sur la texture et le grain d’une image toujours très travaillée, on peut y voir un questionnement sur la représentation ; réflexion qui s’élargit d’ailleurs au spectacle tout entier. Tu ne te feras point d’image taillée, ni de représentation quelconque des choses qui sont en haut dans les cieux, qui sont en bas sur la terre, et qui sont dans les eaux plus bas que la terre, dit le deuxième commandement. Il n’est pas anodin qu’un metteur en scène réputé pour son travail pictural s’attèle à mettre en scène ce qui ne doit pas être représenté par l’image. Beaucoup de choses passent d’ailleurs par le son, qui n’est de loin pas pauvre en significations. Le titre même de la pièce renvoie forcément, dans l’imaginaire collectif, au negro spiritual rendu célèbre par l’interprétation de Louis Armstrong. Pourtant, dans le spectacle nous entendrons Wade in the water, autre chant d’esclaves faisant explicitement référence à l’Exode, mais dont la signification est sujette à diverses interprétations symboliques au fil de l’histoire. « God’s gonna trouble the water », nous dit la chanson. Comment ne pas établir un parallèle avec l’artiste, créateur se faisant un devoir de « rajouter des problèmes », pour reprendre ses propres mots ?

Et tout est ainsi : la pluralité des sens fait partie intégrante de l’univers de Castellucci. Il serait extrêmement réducteur de vouloir y apposer une interprétation unique, et pire encore d’assister à la pièce en cherchant déjà à y trouver certaines choses. L’expérience est forte, elle restera gravée dans nos mémoires : pas besoin, donc, de chercher à la décrypter immédiatement. Nous en aurons bien l’occasion plus tard. Le lendemain, la semaine suivante, au cours d’une rêverie solitaire ou au détour d’une conversation a priori sans lien direct avec la pièce, lorsque soudain des images ressurgiront. Second choc. On finira par se dire que tout n’était peut-être pas si opaque, finalement. Il fallait juste laisser du temps au spectacle, pour qu’il fasse son chemin.

© Guido Mencari
© Guido Mencari

Mais il est difficile, face à celui-ci, de consentir à lâcher prise. Certains sortent, d’autres plissent les yeux et commencent à cogiter ; une majorité, peut-être, cède et accepte, l’espace d’une représentation, de ne pas tout comprendre. « Les conventions mécanisent, tuent la vie esthétique, écrivait Ionesco en 1934. Au théâtre, je suis littéralement gêné par les fils blancs, par l’évidence des trucs. J’ignore s’il existe un auteur doué d’une ferveur suffisante pour vivifier ou allumer le spectacle ; pour dépasser la convention. » Quatre-vingt ans plus tard, Castellucci semble lui répondre par son excès de mystère.

Les spectateurs quittent la salle dans un état second, pantelants, emplis de perplexité affichée ; comme un peu ivres. Pendant un certain temps, tout semble encore légèrement flou. Puis les commentaires commencent. On tente, par le biais de conversations interminables – le foyer reste d’ailleurs plein longtemps après la fin du spectacle – de trouver du sens. On propose une foule d’interprétations plus ou moins plausibles, on évoque les quelques références communes (Kubrick, Platon) qui semblent parsemer la pièce et en particulier ses vingt dernières éprouvantes minutes, on tente ainsi de se raccrocher à du connu ; on cherche. Sans trouver tout à fait. Certains, qui ne cherchent pas, sont en larmes. Face à l’énigme, les réactions sont très différentes. En fonction de l’histoire et des connaissances de chacun par rapport au sujet, de sa place dans la salle, mais également d’une certaine capacité à se rendre disponible, à faire taire un peu son intellect qui se rebelle. A s’autoriser, aussi, à avoir vraiment peur. Peut-être que pour ceux qui y parviennent, Go down, Moses réussit à provoquer cette chose que l’on nomme catharsis. Car la pitié est bien présente elle aussi ; à travers ces enfants perdus, ce SOS désespéré surgi d’une grotte ; tous ces gens qui, contrairement aux animaux si l’on en croit les premiers dialogues, ne savent pas comment vivre dans ce monde. La distance, soulignée par l’écran et les surtitres qui ne doivent pas toujours leur présence à l’italien, participe de ce processus initiatique duquel l’on ressort transformé, condition essentielle de la catharsis.

© Guido Mencari
© Guido Mencari

Et puis, au-delà de tout ça, il y a autre chose aussi : entre le jeu très travaillé (et pourtant naturel) des dialogues et un mutisme assourdissant, entre cette sourde angoisse d’une atmosphère sombre au temps étiré et la beauté stupéfiante des images, à travers cette qualité de présence et cette tension dans des corps travaillés, sculptés, se mouvant dans l’espace avec une justesse prodigieuse ; à travers cette alliance, finalement, des ténèbres et de l’extrême beauté, l’œuvre de Castellucci touche à quelque chose de l’ordre du sublime.

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *


*