The Rolling Tonton

Ceux qui ont acheté le recueil de ses chroniques Le meilleur ami de la femme – ou qui ont vu le clip de Fabian Flauer – connaissent déjà sa salle de bain. Désormais, ils seront introduits (aïe) dans son salon : pour nous raconter l’histoire du rock, Tonton Pierrick nous invite chez lui, entre deux grattes, un canap, une batterie of course, une bouteille de whisky et des boîtes de cigares aux divers rôles, allant de la protection de quelques Davidoff à la cigar box – c’est-à-dire une guitare composée de trois cordes tendues sur ladite boîte et qui a pour principale caractéristique de produire un son méga classe. En plus de tout cela, un superbe micro vintage totalement inutile mais tellement cool – à moins qu’ils n’aient déjà inventé le Wi-Fi à cette époque, mais il est permis d’en douter -, et une malle au trésor remplie de vinyles. Nous, public, devenons alors tout petits, tassés dans le noir, les yeux écarquillés et le nez levé vers le conteur.

Photo signée Mehdi Benkler, l'un des membres de la famille...
Photo signée Mehdi Benkler, l’un des membres de la famille…

Il faut dire que le tonton est ainsi nommé en raison de sa faculté à raconter des histoires de tonton.  Et Pierrick est le tonton de beaucoup de monde – y compris de ses parents, ce qui complique considérablement l’arbre généalogique et le rend presque aussi tordu que l’esprit des trois quarts des spectateurs en ce soir de première. Ce jeudi soir, donc, toutes ses familles sont au rendez-vous : celle, biologique, de son ascendance et de sa descendance, celles d’Avrac et de 26 minutes – qui, en fait, sont les mêmes –, celle de Couleur 3 fièrement menée par Yves Demay, celle de Vigousse – ou en tout cas quelques résidus –, l’impressionnant cortège de ses ex et bien sûr la fertile lignée de ses potes et des potes de ses potes, et ainsi de suite. Devant un tel public, qui plus est pour sa première, le tonton est un brin fébrile. Cependant, si l’on craint que son producteur ne lui impose le T-Shirt sous peu pour lui faire passer l’habitude de remonter ses manches nerveusement, on notera l’absence miraculeuse de ratés sur l’intro de Johnny B.Goode. Et si l’homme se broute plus d’une fois dans son texte, c’est l’occasion pour lui d’en sortir et de retrouver, le temps d’une courte improvisation, une relation directe avec ce public qui lui est si cher.

Certes, l’ami est seul en scène, et la plupart du temps debout, mais ce sont à peu près les seuls critères – purement sémantiques – qui le feraient entrer dans les catégories du stand up ou du one man show. Car chez lui, pas de retour sur son enfance, sa paternité, ses rendez-vous galants ou les conneries du quotidien : Tonton Pierrick astique le rock et touche aux mythes. Il raconte les légendes avec un talent certain de conteur né qui nous fait tous envier ses gosses, ponctuant de-ci de-là une écriture habile de quelques riffs de gratte ou de beats mythiques, rappelant ainsi avec élégance qu’il sait absolument tout faire, qu’il est autant musicien que comédien, improvisateur que journaliste, qu’il possède une voix de caméléon et qu’il a même appris à jouer de la guitare pour l’occasion. Normal. Ajoutons que l’on sort de la salle moins con qu’en y entrant, à moins d’être déjà très au clair sur la naissance du blues et du rock.

Tout ceci est bien sûr réalisé avec une bonne dose d’humour, le spectacle étant parsemé de jeux de mots pourris – « une fois sorti de taule, il se lance dans le vinyle » – , d’interventions absurdes – « qui est Noir dans la salle ? Levez la main » – , de blagues stupides – « il aurait pu s’appeler Johnson Johnson, mais du coup il aurait sûrement fait du shampoing » – et souvent musicales – notamment sur son papa, c’est un passage obligé pour le fils d’Henri Dès. On retrouve ici l’humour du personnage, fertilement associé à celui d’Antonio Troilo, qui a trouvé le temps de signer la mise en scène entre deux représentations des Trois sœurs de Tchékov et après avoir donné corps à Jean-Gabriel Cuénod dans Hosanna.

000325110012Mais Tonton Pierrick, c’est aussi une bonne dose d’humanité qui fait sacrément du bien. Derrière son texte et dans la fébrilité d’un spectacle nouveau né transparaît par éclairs la personnalité de cet être fragile et touchant, le tatoué Pierrick, rockeur au grand cœur. Il fallait oser, en ces temps troublés, fermer les yeux d’une salle entière, même petite, pour lui faire vivre avec une sincérité et une gravité dont seuls les tontons sont capables l’histoire de ces hommes arrachés à leur vie et devenus esclaves, qui ont choisi – « car c’est un choix » – d’accoucher dans la douleur de la musique qui a forgé notre siècle au lieu d’aller casser la gueule aux Blancs. Et tant pis si certains ricaneront sûrement de ce passage un poil mélodramatique, car le ricanement, mesquin, sera toujours inférieur aux rires gras et aux sourires salaces.

Finalement, et puisqu’il faut bien râler un peu, nous regretterons, de concert (haha) avec une bonne partie du public, la brièveté des interventions musicales et le caractère presque trop sage de l’ensemble, qui aurait gagné à laisser libre cours à quelques accès de folie – peut-être aurait-il fallu remplacer son thé froid de tarlouze par du vrai whisky. Toutefois, en s’arrêtant à l’aube des Beatles, le malin tonton assure à son œuvre une descendance certaine – on la lui réclame déjà sur Facebook. Et gageons que, à l’image dudit whisky (quand c’est du vrai), le spectacle se bonifiera avec l’âge.


Tonton Pierrick astique le rock, dates de tournées par là.

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